VIDEO. Comment Nadine Labaki a mis de l'ordre dans son «Capharnaüm»

INJUSTICES « Capharnaüm », c'est un peu Oliver Twist dans les rues de Beyrouth : l'errance d'un enfant livré à lui-même dans une fable inspirée de la réalité chaotique du Proche-Orient...

Stéphane Leblanc

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Capharnaum de Nadine Labaki
Capharnaum de Nadine Labaki — Mooz Films

Capharnaüm, c’est un peu Oliver Twist ou Les Misérables de nos jours au Proche-Orient : une fable hyperréaliste, dense et émouvante, sur l’errance d’un gamin livré à lui-même dans les rues de Beyrouth. Un film récompensé d’un prix du jury à Cannes et signé de la réalisatrice (et actrice) libanaise Nadine Labaki, où les enfants tiennent la vedette, allant jusqu’à défier les adultes et même leurs géniteurs.

« Sais-tu pourquoi tu es au tribunal ? », demande le juge à Zain, le jeune héros du film ? « Je veux attaquer mes parents en justice, pour m’avoir mis au monde ! », répond-il du tac au tac. Cette réplique, devenue culte, est la plus écrite d’un scénario que Nadine Labaki a laissé volontairement ouvert à l’improvisation de jeunes (et moins jeunes) acteurs amateurs, recrutés dans la rue et dont la vie se confond souvent avec celle des personnages qu’ils incarnent, enfants maltraités, jeunes femmes contraintes à des mariages forcés, travailleurs sans-papiers, victimes de la corruption, des migrations, du racisme, de la misère…

Un pêle-mêle de sujets d’actualité

N’en jetez plus, voilà tous les sujets, posés là, en vrac, et 20 Minutes a demandé à Nadine Labaki comment elle a réussi à ordonner un tel « capharnaüm » (d’où le titre) pour en faire un film aussi cohérent. « C’est vrai qu’au départ, je voulais parler de tous ces problèmes, et puis un soir, j’ai été happé par l’image d’un enfant assoupi dans les bras de sa mère qui mendiait. Il ne pleurait pas, ne semblait rien demander d’autre que dormir. C’est lui qui m’a donné l’idée de concentrer le sujet du film sur l’enfance et l’injustice de recevoir la vie quand on est ainsi privé de tous les droits. »

Etre soi-même car la vérité suffit

La préparation du film a duré trois ans. A mesure que Nadine Labaki écrivait son script, les personnages surgissaient dans la rue et la directrice de casting les engageait : Zain (Zain Al Rafeea), le petit réfugié syrien de 12 ans dont la vie est très semblable à celui qu’il incarne, même chose pour Rahil (Yordanos Shiferaw), la jeune Erythréenne arrêtée dans le film, mais aussi pendant le tournage parce que sans papier. Ou pour la plupart des mères : « Celle qui nourrit ses enfants au sucre et aux glaçons dans le film l’avait fait dans la réalité… », note Nadine Labaki.

La fiction rattrapée par la réalité

Tous ces moments, où la fiction et la réalité se télescopent, contribuent à la sincérité du film. « Rien n’y est fantasmé ou imaginé, au contraire, affirme Nadine Labaki. Des enfants comme Zain, il en existe des centaines, des milliers, et aucun ne vous dira qu’il est heureux d’être né. De tout ce que j’ai vu ou vécu, il y a des choses que je n’ai pas gardées, par pudeur. Ce qui arrive aux personnages du film est nettement moins terrible que dans la réalité. » Et pourtant, on tremble pour eux à chaque plan…

Un pouvoir magique

Nadine Labaki s’est lancée dans ce projet parce qu’elle croit au « pouvoir magique » du cinéma. « Je suis convaincue qu’une force veillait sur ce film, la préparation a duré trois ans, le tournage six mois et il y a eu beaucoup de péripéties, mais tout s’est mis en place, tout s’est ordonné simplement. Je n’avais qu’à demander aux acteurs d’être eux-mêmes, car leur vérité suffisait, et ce film est devenu comme un champ d’expression, un espace où eux-mêmes pouvaient exposer leurs souffrances. »

Tout est (presque) bien, qui finit (presque) bien

Si le film se termine bien pour les protagonistes, dans la réalité aussi, leur situation semble s’être stabilisée. « Leur destin est en train d’évoluer en mieux », assure Nadine Labaki. La famille de Zain a pu s’installer en Norvège grâce aux Nations Unies et, pour la première fois de sa vie, le petit garçon a fait sa rentrée des classes… « Le sourire de Zain à la fin du film prend enfin tout son sens : il ne sourit plus seulement pour la caméra, il sourit en vrai. » Depuis Cannes, la cinéaste a toujours dit espérer que le happy end ne se limite pas à l’écran et se produise dans la réalité. « Il y aurait encore tellement à faire, mais au Liban, depuis sa sortie en septembre, Capharnaüm a au moins lancé un débat. »