VIDEO. «Burning»: Lee Chang-dong pousse la jeunesse coréenne sur des charbons ardents

THRILLER Mais qu’est ce qui fait de « Burning » un film aussi incandescent ? Peut-être son climat mystérieux, où les feux ne s’allument ni ne s’éteignent vraiment et où la plupart des énigmes restent en suspens…

Stéphane Leblanc

— 

Burning de Lee Chang-dong
Burning de Lee Chang-dong — PINEHOUSE FILM

Il n’y a pas de fumée sans feu. Sans ces flammes dans lesquelles les trois jeunes héros sexy de Burning se brûlent les ailes, par jeu, par ambition, par ennui ou par jalousie. Lee Chang-dong signe un grand thriller métaphysique intense et brûlant avec une « intrigue volontairement floue, pour coller à l’image du monde d’aujourd’hui, où l’on sent bien que quelque chose cloche même si tout semble bien fonctionner », comme le cinéaste coréen l’a confié à 20 Minutes.


Jules et Jim au pays du Matin calme

A priori, tout oppose la virevoltante Haemi (Jong-seo Yun, dont c’est la première apparition à l’écran) au taciturne Jongsu, un ancien camarade de lycée (Ah-in Yoo, vu dans le film Veteran). Un jour dans la rue, elle va pourtant le provoquer, le séduire, puis coucher avec lui avant de lui confier son chat parce qu’elle s’apprête à partir en voyage en Afrique. Elle en revient au bras d’un autre garçon, Ben (Steven Yeun, star de The Walking dead), aussi superficiel et fortuné que Jongsu est sensible et fauché. Et les deux jeunes gens vont se lier d’une troublante amitié…

Pas de quoi fouetter un chat ? Et bien si : plus qu’un chat (dont on parle beaucoup dans le film mais qu’on ne voit jamais), l’intrigue se métamorphose alors en polar fiévreux, énigmatique et surprenant. C’est tout le talent de Lee Chang-dong, dont Burning, son dernier film, est probablement le plus subtil et le plus abouti même s’il a été injustement écarté du palmarès du dernier festival de Cannes.

Zone floue des rapports humains

De passage à Paris, l’ancien ministre coréen de la culture a bien voulu aider 20 Minutes à dissiper les volutes de mystère qui entourent un film dont chaque scène s’achève par des points de suspension.

« C’est vrai qu’au cinéma, le spectateur repart à le plus souvent la fin du film avec la clé de l’énigme. J’ai préféré procéder comme dans la nouvelle d'Haruki Murakami dont le film est adapté, souligne le réalisateur. Et conserver une part de mystère, parce que c’est plus fidèle à ce qui se passe dans la vie. Burning se situe dans cette zone floue des rapports humains » où les uns ne peuvent pas toujours apporter de réponses aux questions des autres.

Une femme disparaît, comme souvent, mais ici c’est différent

Ainsi, la jeune Haemi disparaît à deux reprises. La première fois, elle revient comme elle l’avait dit, de son voyage en Afrique, mais pas la seconde. Elle ne laisse aucune trace et Jongsu s’inquiète. Le jeune homme, qui se verrait bien devenir écrivain, se retrouve alors avec une intrigue de polar entre les mains, mais il ne dispose pour son enquête que des bribes de récit qu’Haemi a laissé échapper pendant leur liaison.

Qui est-elle vraiment, cette fille qui lui est apparue comme dans un rêve, qui lui fait croire qu’elle épluche une mandarine alors qu’elle ne tient rien dans les mains, et qui donne à garder un chat que personne n’a jamais vu ? « Peut-être est-ce quelqu’un qui invente les histoires qu’elle aurait envie de vivre ? », souligne malicieusement le réalisateur.

Et Ben, ce type richissime et désarmant de gentillesse, qui roule en Porsche et confie à Jongsu un secret inavouable et troublant. Ne serait-il pas le fruit de l’imagination du jeune apprenti écrivain ? Sans valider cette thèse, Lee Chang-dong ne l’infirme pas non plus, mais préfère s’amuser de « la vacuité » d’un personnage ambigu, mi-ange, mi-démon…

« A une époque où le cinéma permet de se plonger en immersion dans l’espace ou sur un champ de bataille, j’ai voulu offrir au spectateur la possibilité d’émettre des doutes sur ce qu’il voit à l’écran, le but étant de montrer que dans la vie, il existe une frontière ténue entre le réel et l’irréel, entre ce qui existe et ce qui n’existe pas et entre ce qu’on croit exister et ce qui existe vraiment. »

Beauté froide

Si les images sont somptueuses, cela tient d’avantage au talent de mise en scène de Lee Chang-dong qu’à la beauté froide des matins blêmes du quartier chic de Gangnam ou des paysages du nord de la Corée du sud, dans la banlieue de Séoul toute proche de la frontière Nord-Coréenne. Les messages de propagande que diffusent les haut-parleurs participent à l’oppression ressentie.

L’homme de cinéma Pierre Rissient, décédé quelques jours avant la présentation du film à Cannes et dont Lee Chang-dong était très proche, disait, fort à propos, que « ce film pourrait préfigurer la réunification des deux Corée ». On n’est pas encore dans le réel, mais plus tout à fait dans l’irréel. Et c’est le moins que l’on puisse espérer…

 

Tout Lee Chang-dong à la Cinémathèque française

Le cinéaste coréen est le réalisateur de six films majeurs réalisés depuis 1997  : Green Fish, Peppermint Candy, Oasis, Secret Sunchine, Poetry et Burning. Tous sont projetés jusqu'au dimanche 2 septembre à la Cinémathèque française, en sa présence. Et en bonus, le cinéaste donnera une Leçon de cinéma samedi 1er septembre à 14h30 après la projection de Poetry.