VIDEO. Une farouche envie de passer la fin de l'été à l'ombre du «Poirier sauvage»

Leçon de vie Après sa palme d’or pour « Winter Sleep », le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan signe « Le Poirier sauvage », un drame intimiste aux images superbes, qui en dit long sur la jeunesse de son pays…

Stéphane Leblanc

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Le Poirier sauvage
Le Poirier sauvage — NBC FILM
  • Le cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan signe un nouveau film fleuve aux images somptueuses.
  • Il s'agit d'un récit d'apprentissage passionnant où, à la fin de ses études, un jeune homme revient dans son village avec l'ambition de devenir écrivain.
  • Evidemment, ce serait trop simple si tout se passait comme il l'avait prévu...

Parce que les films de Nuri Bilge Ceylan sont longs et qu’ils ressemblent plus à des romans qu’à des épisodes de série à « bingewatcher » au cours d’une nuit d’insomnie, la société Memento, qui s’en occupe en France, préfère les sortir pendant l'été. Un choix judicieux : ils restent ainsi plus longtemps à l’affiche et les cinéphiles ont plus de temps pour programmer leur séance…

On profitera ainsi des effets d’ombres et de lumière de son dernier opus, Le Poirier Sauvage, qui, malgré sa durée (3h08), n’a de farouche que son titre et l’envie qu'on peut avoir de passer la fin de l’été à l’ombre d’un tel arbre. Car ce film aux images somptueuses est bien rythmé et agréable à suivre. « Un film court peut être lent, estime le cinéaste turc. Ce n’est pas la longueur qui compte, mais ce que vous ressentez en le voyant. »

Lauréat de la palme d’or à Cannes en 2014 avec Winter Sleep, Nuri Bilge Ceylan a bien voulu confier à 20 Minutes quelques clés pour apprivoiser un héros au caractère parfois mal embouché. De retour dans son village à la fin de ses études, il est bien décidé à publier son premier livre afin de ne pas finir instituteur, comme son père.

Une ambition déçue et déchue

« Au départ, je m'intéressais à l’histoire du père, qui se trouve être un proche de ma famille, explique le cinéaste. Mais après avoir beaucoup discuté avec son fils, j’ai compris qu'il devait être la figure centrale du film. Cela tombait bien, car je voulais depuis longtemps réaliser un film sur la jeunesse de mon pays. » Ce sera Le Poirier Sauvage, film dense et passionnant sur l’ambition d’un jeune homme immature, mais touchant, dont l’arrogance et les illusions tombent quand il se retrouve confronté à la réalité.

Pour incarner ce jeune homme, Nuri Bilge Ceylan a recruté un comédien « issu du stand up et non du cinéma », quelqu’un qui « porte lui-même une vision sarcastique sur le monde qui correspond bien à celle du personnage dans le film. » Au bout de trois heures, le spectateur a revécu plusieurs des petits drames de sa propre jeunesse et le héros en aura lui-même tiré quelques leçons de vie.

Un site chargé d’histoires

On sent bien que l’action pourrait se passer n’importe où, mais cela ne serait sans doute pas aussi photogénique que dans ce village de l’ouest de la Turquie, site historique de la guerre de Troie (« le cheval que vous voyez dans le film a été construit pour la méga production hollywoodienne Troie où jouait Brad Pitt », relève le cinéaste) et du champ de bataille des Dardannelles en 1915, un événement considéré par les Turcs comme fondateur du pays.

Un drame intimiste entre père et fils

Le titre du film, qui est aussi celui du livre que le jeune homme écrit, fait référence à un arbre que son père instituteur montra un jour aux élèves de sa classe. « Cet arbre pousse en toute liberté en Turquie, raconte le cinéaste, au sommet des collines, sur des terres arides, mais on s’en moque car il donne des fruits amers, difficiles à manger. » C’est un arbre inutile en somme, comme l’est devenu ce père que tout le village méprise parce qu’il dilapide son maigre salaire en jouant aux courses.

Baigné par la littérature

Les références, que Nuri Bilge Ceylan avoue ajouter les unes aux autres « à la manière de petits ruisseaux qui forment des rivières et des fleuves », empruntent autant à l’expérience du cinéaste qu’à celle de ses romanciers préférés. « Tout ce qui figure dans le film est inspiré de faits rééls, rappelle le cinéaste. Sauf les dialogues, très écrits et parfois référencés : le père qui provoque son fils après le vol dont il a été victime dans le but d’attirer les doutes sur lui, c’est une attitude typiquement dostoiévskienne, par exemple. » Comme son petit ricanement récurrent ou cette autodérision permanente développée comme un mécanisme de défense qui le rendent à la fois démoniaque et terriblement attachant.

Des images fulgurantes

Rien de trop impressionnant pour autant, si ce n’est de beaux plans fulgurants, quelques rêves terrifiants qui soulignent les sentiments de culpabilité (« le bébé couvert de fourmis, c’est le père du jeune homme qui, dans son enfance, a été oublié aux champs », précise Nuri Bilge Ceylan) et un dénouement dont on ne dira rien, sinon qu’il est aussi ironique que bouleversant.

Et la religion dans tout ça ?

Drôles d’imams que les deux qui surgissent au milieu du film, pris sur le vif en train de chaparder des pommes. Sur le thème de la tentation s’engage alors avec l’étudiant une conversation qui vire à la dispute. C’est amusant, mais qu’est-ce que la religion vient faire là ? « Les villages turcs sont organisés autour de trois piliers, précise le réalisateur : l’imam est la figure du spirituel, le mukhtar (l’équivalent du maire) représente l’Etat, et l’instit symbolise le rationalisme. Leur rencontre est inévitable et leurs désaccords en dit long sur la situation du pays. » Ainsi, Nuri Bilge Ceylan prend soin de ne pas se couper du monde, ni de son actualité.

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