«Brodre: Markus et Lukas»: Quand les documentaires filment et racontent le temps qui passe

CINEMA Pourquoi filmer ses deux fils, huit lycéens ou des familles d'agriculteurs pendant une dizaine d'années ? Elements de réponse...

Fabien Randanne

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Pour le documentaire
Pour le documentaire — Aloha Distribution

Ce mercredi, Brødre : Markus et Lukas sort au cinéma. Il est le fruit d’une dizaine d’années de travail et de vie de famille puisque la réalisatrice Aslaug Holm a filmé ses deux fils de leur enfance à leur (presque) sortie de l’adolescence. Ce n’est pas la première fois que le tournage d’un documentaire s’étale sur autant d’années. Passage en revue de trois exemples où il ne se passe pas toujours la même chose avec le temps qui passe.

  • Brødre : Markus et Lukas

Pourquoi filmer le temps qui passe ? « Je voulais faire un film qui décrive l’enfance, le fait de grandir, les souvenirs et la relation étroite entre deux frères », avance la réalisatrice norvégienne Aslaug Holm dans sa note d’intention. Elle a donc filmé pendant un peu plus de huit ans ses fils Markus et Lukas, âgés de 8 et 5 ans au début du tournage.

Que raconte le temps qui passe ? Markus et Lukas incarnent l’opposition que l’on retrouve dans bien des fratries entre le manuel/le sportif et l’intellectuel. L’aîné se rêve footballeur professionnel quand son cadet est davantage tourné vers la réflexion. Le film les suit sur la route de la maturité et capte les évolutions de leur relation.

Comment montrer le temps qui passe ? Aslaug Holm n’a pas tourné en continu, mais lors de périodes significatives et elle s’est fixé des limites. « Je ne devais pas les suivre (…) lorsqu’ils rencontraient des filles et avaient leurs premières expériences romantiques, leur premier baiser, ces moments magiques qui deviendraient des souvenirs merveilleux et qui n’appartiennent qu’à vous », a-t-elle expliqué au site Film de culte. La maman et réalisatrice apparaît à plusieurs reprises dans le documentaire, toujours vêtue de la même robe. Une manière pour elle de « trouver (sa) place dans l’histoire » : « Mon personnage représente (…) un niveau de lecture atemporel, celui de générations qui ont cette expérience commune d’être parents, de voir leurs enfants grandir puis partir. »

Pour résumer : Brødre : Markus et Lukas part d’une observation intime de deux adultes en devenir pour mieux trouver un écho universel dans le regard du spectateur.

A voir : dans les salles de cinéma. Le film est sorti ce mercredi 11 juillet.

  • Les bonnes conditions

Pourquoi filmer le temps qui passe ? Julie Gavras a filmé pendant une quinzaine d’années huit élèves du lycée Victor-Duruy. Une idée qui lui est venue après avoir rencontré Emmanuelle Tricoire, professeure d’histoire-géo dans cet établissement. « Elle partait vivre en Allemagne (…), elle voulait continuer de les suivre, et les enregistrer uniquement au son. Je lui ai proposé de filmer », racontait en mai la réalisatrice à France Info.

Que raconte le temps qui passe ? Ils s’appellent Raphaël, Clothilde, Marie ou encore Constance… et ont été suivis des bancs de la seconde jusqu’au seuil de leurs 30 ans, entre 2003 à 2016. En plus de fréquenter le même lycée, ils ont en commun de vivre dans le très huppé septième arrondissement parisien. « On a l’impression que c’est une sorte de masse, c’est pas très gentil de dire cela, mais ils sont tous un peu pareil, ils parlent tous très bien. Et au fur et à mesure du film, on découvrait des personnalités qui se forgeaient », décrivait Julie Gavras, toujours à France Info. Ou comment certains s’inscrivent bon gré mal gré dans le sillon familial tout tracé quand d’autres tentent de s’en détourner pour s’épanouir autrement.

Comment filmer le temps qui passe ? Julia Gavras a filmé chacun de ces jeunes une ou deux heures par an. « Je n’avais pas envie qu’ils s’autoanalysent trop et fassent de grands discours théoriques sur leur milieu, a-t-elle affirmé à TéléObs. Ils racontaient ce qu’ils voulaient mais ne pouvaient pas revenir sur leurs propos de l’année précédente. Je n’avais pas besoin d’aborder tous les sujets (études, travail, famille, vie privée…) avec tous, je savais que la durée du projet ferait décanter les choses. »

Pour résumer : Les bonnes conditions a une approche en partie sociologique et interroge aussi bien les stéréotypes que le déterminisme social.

A voir : Jusqu’au 15 juillet sur le site d'Arte.

 

  • Profils paysans

Pourquoi filmer le temps qui passe ? De 2000 à 2008, Raymond Depardon a filmé des agriculteurs dans des exploitations de moyenne montagne en Lozère, Ardèche et Haute-Loire pour sa trilogie documentaire « Profils Paysans ». Comme il l'a expliqué au Monde en 2009, sa motivation est alimentée par « la nostalgie » et « une dette » qu’il pense avoir envers son père : « J’ai passé mon enfance dans une ferme. Au départ, je voulais rendre des comptes, me rattraper de ne pas avoir tourné un film sur mon père, me déculpabiliser d’avoir quitté la ferme à 16 ans pour essayer d’égaler (le photographe) Walker Evans ».


Que raconte le temps qui passe ? Les trois volets - L’Approche (2001), Le Quotidien (2005) et La Vie Moderne (2008) - observent le monde agricole loin des clichés et des raccourcis de L’Amour est dans le pré. Les exploitations sont vieillissantes, et ont raté le train de la modernisation. Se pose alors pour les agriculteurs, dont Raymond Depardon film les gestes quotidiens, la question de la transmission.
Comment filmer le temps qui passe ? « J’ai été introduit par un maire, un facteur, un voisin. J’ai discuté avec eux, parlé de moi, ils m’observaient, je les quittais, j’avais envie de revenir les voir qu’ils soient bavards ou taiseux. Et j’ai trouvé le fil conducteur du film : la parole », expliquait Raymond Depardon dans les colonnes du Monde. Et d’ajouter : « Quand je débarquais chez eux et qu’ils me disaient : "Ah, il y a longtemps qu’on ne vous a pas vu !", je savais que c’était gagné. Il fallait être adopté, ne jamais les déranger et ne jamais mettre en scène. Pas question de refaire une scène si elle était ratée. » Le documentariste a aussi pu compter sur l’aide précieuse de la preneuse de son Claudine Nougaret (qui est par ailleurs son épouse) : « Dans l’enregistrement du son, le plus important, c’est elle : Marcel qui tape sur la table, sa façon de parler, ses silences, sa façon de me faire répéter mes questions parce qu’il ne m’entend pas. Le cinéaste doit faire entrer ces silences dans son film, ou il est foutu d’avance. »
Pour résumer : Avec Profils Paysans, Raymond Depardon rend hommage au milieu agricole d’où il vient tout en se faisant le témoin de la fin d’un monde, celui des petites exploitations isolées dont se détournent les jeunes générations.

A voir : en DVD, la trilogie est disponible en coffret chez Arte Editions