«Trois visages»: Comment Jafar Panahi réalise des films sans avoir le droit d'en faire?

CENSURE Frappé d'une interdiction de réaliser des films depuis 2010, l'Iranien Jafar Panahi continue d'en faire, de manière clandestine. Le dernier, «Trois visages» a reçu le prix du scénario à Cannes...

Stéphane Leblanc

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Le cinéaste Jafar Panahi et l'actrice Bhnaz Jafari (au centre) jouent leur propre rôle dans Trois visages
Le cinéaste Jafar Panahi et l'actrice Bhnaz Jafari (au centre) jouent leur propre rôle dans Trois visages — MEMENTO FILMS
  • Jafar Panahi a reçu le prix du scénario pour son dernier film, « Trois visages », qui s'ouvre comme un polar avant d'interroger habillement la place des actrices en Iran.
  • Frappé d’une interdiction de réaliser des films depuis 2010, le cinéaste est revenu dans les villages de son enfance pour tourner ce film loin de la ville et des autorités.
  • Ses acteurs et collaborateurs ont demandé à figurer au générique, comme un défi, alors que le cinéaste ne les avait pas mentionnés dans son précédent film, pour les protéger.

Attention, cet homme est dangereux, un cinéaste subversif à qui son pays, l’Iran, interdit de réaliser des films. Ce qui n’a jamais empêché Jafar Panahi d’en faire, des films, se mettant lui-même en scène, en posant son regard souvent ironique sur le monde qui l’entoure et en se jouant des contraintes imposées par ses différentes condamnations pour provocations vis-à-vis du régime. Ceci n’est pas un film (2011) n'était pas tout à fait un film, plutôt la lecture d’un scénario. Assigné à résidence, le cinéaste avait tourné Pardé (2013) à son domicile. Et quand il est enfin sorti de chez lui, c’est de l'habitacle de sa voiture qu’il auscultait l’état d’esprit de la société iranienne dans Taxi Téhéran (2015).

Cette fois, dans Trois visages, Jafar Panahi conduit pour les besoins de son intrigue la célèbre actrice Behnaz Jafari à la campagne, dans des villages où il a passé son enfance. Il profite de ces coins reculés à l’abri des regards pour observer celui que portent des villageois sur trois femmes, trois actrices symboles d’une émancipation difficile à accepter. A preuve les rumeurs qui circulent et le qu’en-dira-t-on quand une très jeune fille, reçue au conservatoire, est empêchée par sa famille de s’y inscrire. Faudrait quand même pas devenir une « saltimbanque » comme la vieille voisine, une ancienne actrice que tout le village a rejetée…

Deux scénarios en même temps, un vrai et un faux

Pour minimiser les risques sur ses tournages, le cinéaste a des ruses. « Il tourne de manière extrêmement discrète et légère, avec de toutes petites caméras qu’il se fait envoyer de France par sa fille qui vit dans notre pays », explique dans le dossier de presse le journaliste Jean-Michel Frodon. « Il tourne toujours deux scénarios en même temps, raconte son chef opérateur Amin Jafari : le script du film et celui qu’il doit pouvoir montrer aux autorités qui viendraient éventuellement lui chercher des ennuis. »

A l’époque de Taxi Téhéran, en 2015, Jafar Panahi avait pris soin d’enlever tous les noms du générique du film, pour qu’aucun de ses acteurs ou collaborateurs ne puisse être inquiété. Cette fois, tous ont demandé à y figurer, pour montrer leur opposition à la situation absurde dans laquelle se trouve le cinéaste, interdit dans son pays, mais multi-récompensé à l’étranger. Pour l’instant, les autorités n’ont pas bronché.

Pas de passeport, mais plein de prix à l’étranger

Le cinéaste reste malgré tout privé de son passeport, ce qui l’empêche d’accompagner ses films dans les festivals, mais qui décuple la curiosité des Occidentaux, surtout quand ils sont primés, comme à Berlin (Ours d'or pour Taxi Téhéran) ou à Cannes cette année ( Prix du scénario pour Trois visages). "C’est le paradoxe des autorités iraniennes, nous expliquait le cinéaste et traducteur iranien Nader T. Homayoun au moment de la sortie d’Une Séparation d’Asghar Farhadi : Ils détestent les artistes qui les narguent ouvertement et en même temps, ils sont fiers quand un film reçoit un prix à l’étranger."

« Avec le gouvernement iranien, on ne sait jamais à quoi s’en tenir, ajoute Solmaz, la fille de Jafar Panahi. Mon père et tous les gens qui travaillent avec lui, y compris ses acteurs, subissent des interrogatoires réguliers, sont toujours surveillés et ne savent jamais ce qu’ils peuvent subir en termes judiciaires, c’est assez aléatoire ». Sa fille a décidé de rester en France alors que Jafar Panahi optait pour ne pas quitter l’Iran. « C’est aussi violent que la prison de vivre et travailler avec ces contraintes, dit-elle. Mais faire des films est la seule chose qui le fasse vivre et vibrer. »

L’espoir de sortir un jour ses films en Iran

« Plutôt que de prendre le risque de venir à Berlin ou à Cannes et de ne plus pouvoir rentrer en Iran, il préfère continuer à faire des films en Iran, même clandestinement, confirme sa productrice Mastaneh Mohajer. Car il vit dans l’espoir de pouvoir un jour les projeter de nouveau aux Iraniens à qui ils s’adressent et qui seraient les premiers concernés. »

Pour s’être intéressé à une manifestante tuée après la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad en 2009, Jafar Panahi a été arrêté, puis emprisonné et assigné à résidence avec interdiction de réaliser des films, de répondre à la presse ou de sortir de son pays pour une durée indéterminée, sous peine de 20 ans d’emprisonnement par interdit bravé. Il bénéficie depuis quelque temps d’une liberté conditionnelle susceptible d’être révoquée à tout instant.

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