VIDEO. Festival de Cannes: «J’ai gagné quelques batailles. J’en ai perdu aussi, peut-être»... Comment le jury a établi le palmarès

JURY Anticipant d’éventuelles critiques, le jury estime avoir privilégié l’aspect artistique des films au détriment de messages politiques.

Stéphane Leblanc
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Le jury à quelques minutes du palmarès
Le jury à quelques minutes du palmarès — WP#ECAF/WENN.COM/SIPA
  • Les avis étaient partagés dans le jury pour attribuer la Palme d’or à Une affaire de famille ou à BlacKkKlansman.
  • Une Palme d’or spéciale a été décernée à Jean-Luc Godard. « Ce n’est pas juste une Palme d’or d’honneur, mais le dernier fragment d’une œuvre, celle de Godard, qui nous influence tous encore aujourd’hui », a expliqué Cate Blanchett, la présidente du jury.

« Chacun a apporté sa passion », lance Cate Blanchett, « en dépit d’origines ou de conditions différentes », souligne Robert Guédiguian, en essayant de privilégier « l’impact de la poésie et la puissance des images », relève Denis Villeneuve. « Et c’est toujours l’émotion qui l’a emporté », termine Lea Seydoux. Le jury donne l’impression de s’être mis au diapason pour construire le palmarès du 71e Festival de Cannes où les femmes et les enfants sont à l’honneur.

S’il n’y a « pas eu d’effusion de sang », comme l’affirme la présidente du jury, il n’y a apparemment pas eu d’unanimité non plus. « Tout a été discuté dans le plus profond respect », souligne Cate Blanchett, tout en dépassant parfois nos goûts personnels. » « J’ai gagné quelques batailles, estime Denis Villeneuve. J’en ai perdu aussi, peut-être… » En témoignent ces quelques oppositions…

Kore-eda contre Spike Lee

Prenons l’exemple de la Palme d’or et du Grand Prix. Certains jurés se sont montrés « particulièrement touchés » par Une affaire de famille de Kore-eda, qui décrit le quotiden heureux, mais surtout tumultueux, d’une famille de marginaux au Japon. « La réalisation, le scénario, l’interprétation, tout doit être extraordinaire pour obtenir une Palme d’or. Une affaire de famille réunit toutes ces qualités. » « C’était un coup de cœur assez partagé, renchérit Denis Villeneuve. Il y a une grâce, une profondeur et une élégance dans ce film qui nous ont transportés. »

D’autres jurés ont préféré montrer au créneau pour défendre BlacKkKlansman, le brûlot anti Wasp et anti Trump de Spike Lee : « Le film mérite son Grand prix, lance Léa Seydoux. Le monde est en train de changer et Spike Lee témoigne de ce changement. « C’est un grand film réalisé par un grand maître et qui soulève beaucoup de questions », confirme Ava Duvernay. « Il porte un message fort », note Khadja Nin. « Quand un film parle de la crise que traverse son pays et que cela touche des spectateurs d’autres pays, c’est qu’il est réussi », conclut Cate Blanchett qui s’est dite « surtout marquée par la fin du film », quand l’histoire récente et les événements de Charlotteville ont rattrapé l’histoire des années 1970 que le film raconte.

Artistique contre politique

Un palmarès politique ? Pas pour la présidente du jury : « Non, notre palmarès n’est pas politique. Le monde qui nous entoure l’est suffisamment et les médias ne cessent de nous le rappeler. Nous avons plutôt choisi des films pour leur aspect artistique et inscrit au palmarès ceux qui nous ont touchés. » En témoigne le choix particulier d’attribuer une palme d’or spéciale à Jean-Luc Godard pour Le livre d’image : « C’est un film spécial, qui provoque la surprise, la colère, et qu’on a gardé en mémoire tout le reste du festival, justifie Cate Blanchett. Ce n’est pas juste une Palme d’or d’honneur, mais le dernier fragment d’une œuvre, celle de Godard, qui nous influence tous encore aujourd’hui. »

Face à l’absence de grands films au palmarès, ceux de Lee Chan-dong ou Nuri Bilge Ceylan notamment, ou d’un film plus mineur, mais réalisé par une femme cinéaste sur le sujet brûlant des soldates kurdes engagées contre Daesh Les Filles du soleil d’Eva Husson ? « C’était un film remarquable, puissant, sur une réalité douloureuse… Mais nous ne pouvions récompenser que sept films. Cela ne veut pas dire qu’un film qui n’est pas au palmarès ne nous a pas plu. »

« On a été obligé de faire des concessions, confirme Andrey Zvyagintsev. Mais on a signé un document qui ne nous autorise pas d’en parler. On dira juste qu’on est tous satisfaits, à défaut d’être heureux de tous les choix qui ont été faits. »