VIDEO. Vincent Lindon: «Ne m'enlevez pas la possibilité de recevoir un nouveau prix à Cannes»

INTERVIEW Vincent Lindon retrouve le réalisateur de « La Loi du Marché », Stéphane Brizé. Leur nouveau film, « En Guerre », est présenté ce mardi en compétition à Cannes avant de sortir ce mercredi en salle…

Stéphane Leblanc

— 

Vincent Lindon dans En guerre de Stéphane Brizé
Vincent Lindon dans En guerre de Stéphane Brizé — DIAPHANA

C’est un film qui exprime une colère, un film de combat. En Guerre porte bien son titre. Le nouveau film de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon dans le rôle principal d’un leader syndicaliste entouré d’une joyeuse bande d’acteurs non professionnels, relate le long et difficile combat des 1.100 salariés d’une entreprise locale abandonnée par le groupe multinational qui l’a racheté avant d’en décider la fermeture totale et définitive.

Pour résister, pour mener ce combat fictif, mais inspiré par tant d’autres dans l’actualité récente, Vincent Lindon n’hésite pas à revêtir la chasuble et à donner de la voix.

On vous a rarement vu à ce point en colère, pourquoi maintenant ?

Pendant des années, on m’a dit « mais Vincent, quand est-ce que tu vas jouer un personnage au cinéma comme tu es dans la vie, un personnage qui sort de ses gonds, qui crie, qui est en colère, qui peut être de mauvaise foi mais qui essaye de fédérer, de convaincre ? »… Alors quand j’ai vu ce rôle arriver, l’occasion était trop belle ! Le revers de la médaille, c’est qu’en se retrouvant au plus près de soi-même, laisser sortir des choses qu’on a pris soin de planquer depuis trente-cinq ans qu’on fait ce métier, les secrets qu’on garde bien enfoui, en cela oui, j’ai souffert. Et puis ce n’était pas rien de trimbaler ce bonhomme pendant les 23 jours qu’a duré le tournage, en plus de la préparation et de ce qui s’ensuit, le festival de Cannes et la sortie du film. Maintenant, il faut mettre cette « souffrance » entre guillemets. C’est comme quand on me dit « vous avez pris beaucoup de risque », on va se détendre : je dors dans mon lit, je mange à ma faim, je ne vis pas sous les balles, hein. Je suis acteur de cinéma donc on va le rappeler, avant que quelqu’un s’en charge.

Quels points communs et quelles différences faites-vous entre « En Guerre » et « La Loi du marché », votre précédent film de Stéphane Brizé ?

Les personnages sont différents : l’un est dans l’action, l’autre dans l’intériorité… Et les films n’ont pas grands rapports, si ce n’est qu’En Guerre, ce serait peut-être le film qui se situe avant La Loi du marché, quand l’homme y croit encore, qu’il est en pleine conviction, en mouvement, en guerre comme le titre l’indique. Dans La Loi du marché, l’homme a raccroché les gants, il s’est battu pendant des années, mais il n’y croit plus et il veut qu’on le laisse tranquille. L’autre différence, c’est la manière de filmer le personnage. Dans En guerre, je parle beaucoup plus, mais le filmage aussi est beaucoup plus énergique, ça a été tourné dans l’urgence, pour retrouver le même terrain d’inconfort que celui des personnages du film. Filmer pépère dans le confort aurait été absurde.

Pour être aussi crédible, vous vous êtes nourri de quoi ?

Ma méthode repose sur le fantasme que je me fais de ce que je serais, moi Vincent, si j’étais ce personnage. Ce n’était pas difficile : si je n’ai rien à voir avec lui, il suffisait de faire un déport d’énergie : comme lui, je suis quelqu’un qui aime l’action, qui aime la bagarre, j’aime ce qui est dur à obtenir, je ne veux pas qu’on me fasse de cadeaux, j’aime décrocher des trucs à la force des dents, j’aime le mot « enfin ! »… Sinon, je suis quelqu’un de très informé, je lis beaucoup les journaux, j’ai regardé beucoup de documentaires, j’ai discuté de plein de choses avec les acteurs non professionnels ou avec Xavier Mathieu (un ancien leader syndicaliste de Continental, conseiller sur le film) qui regardait toutes les prises, qui était mon alter-égo et mon confident pendant le tournage.

Votre regard sur ces luttes sociales a-t-il changé après le tournage ?

Je ne les regarde plus du tout de la même façon. Quand j’en vois le condensé à la télé, je sais tout ce qu’il a pu y avoir avant, j’imagine toutes les discussions, les esclandres, les embrassades. A un moment dans le film, il y a un piquet de grève avant que les CRS chargent à 6 heures du matin, Stéphane nous a filmé pendant six heures de suite, la nuit. On a allumé des braseros, mangé des hotdogs, certains se sont mis à la guitare. A la longue, on avait oublié qu’on était filmé. J’ai adoré ce tournage pour ses moments inouïs de rapprochement et de fraternité. Il n’y avait pas de Vincent qui tienne, c’était la cantine tous ensemble, on se changeait tous dans la même grande pièce, et puis quand ils parlaient entre eux, j’écoutais… Je les ai pillés, mais tout ce que je leur ai pris, c’était pour leur rendre, à eux et au film.

Le jour de la présentation à Cannes d’un film comme celui-là, je suppose qu’on ne pense pas encore à un éventuel Prix d’interprétation ?

Ben si, pourquoi ? Ça me fait penser à une phrase de Sacha Guitry. Tous les soirs au théâtre, le public l’applaudissait debout. Mais une fois, les gens ne se sont pas levés. Alors qu'il était très en colère, son secrétaire lui dit: « Mais maître, on ne peut tout de même pas tout avoir. » Et lui : « Pourquoi, il y en a bien qui n’ont rien. » C’est une métaphore, bien sûr ! Ce n’est pas parce que c’est arrivé une fois, que ça va arriver une seconde fois. Ne m’enlevez pas la possibilité de recevoir un nouveau prix. Comme disent les jeunes, j’ai le droit de kiffer !