« Il faut retrouver une culture de la sobriété »

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Beaucoup d'écrits donnent dans le catastrophisme écologique. Vous-même parlez de « déluge ». Ce pessimisme est-il justifié ?

Sur le réchauffement climatique, tout le monde, y compris dans la communauté scientifique, est désormais d'accord. Le diagnostic de l'épuisement des énergies fossiles est aussi admis... On ne peut plus dire « on ne sait pas ». On sait. Reste à agir. Mais il existe d'autres menaces. Les effets des produits chimiques sur la santé sont connus mais pas médiatisés. Tout comme les atteintes à la biodiversité. C'est d'autant plus grave que les scientifiques compétents pour parler de la biodiversité sont de moins en moins nombreux. La biologie moléculaire a écrasé toutes les autres disciplines de la biologie. L'époque est fascinée par l'infiniment petit : l'ADN, les nanotechnologies. L'inconvénient avec ce réductionnisme, c'est qu'on voit la vie par le petit bout de la lorgnette, on n'a pas une vision globale des écosystèmes, des équilibres de la nature.

Puisqu'il est question de biodiversité, parlons de l'ours. Que vous inspirent les réactions autour de sa réintroduction ?

Cinq ours... ce n'est pas une grande affaire ! En Espagne et en Slovénie, ll y en a depuis longtemps et la coexistence est très pacifique. Les chances de rencontres avec un ours sont très faibles : il hiberne en hiver, est plutôt peureux... En fait, cela pose la question de l'acceptation de la vie sauvage autour de nous, qui est loin d'être acquise. Il n'y a qu'à voir comment on se précipite sur les herbes sauvages, les « mauvaises herbes » à coups de Roundup. Ce que je remarque, c'est que dans le parc naturel de Yellowstone, la réintroduction du loup a permis de faire renaître la biodiversité, par régulation de la population des herbivores.

Qu'en est-il des disparitions d'espèces ?

La terre a connu cinq grandes extinctions d'espèces. On retient celle des dinosaures, mais la plus brutale a eu lieu à la fin de l'ère primaire [il y a 250 millions d'années], où 95 % des espèces ont disparu. On pense qu'il s'agit d'un épisode volcanique particulièrement brutal et puissant. Mais ce qu'il y a de particulier aujourd'hui, avec les extinctions en cours, c'est qu'elles sont d'origine strictement humaine. Ce qu'on ne connaît pas, c'est le seuil d'irréversibilité, la dégradation des équilibres naturels jusqu'au point où l'espèce humaine elle-même sera menacée. La nature est comme un mur auquel on enlève quelques briques... Jusqu'à combien de briques enlevées le mur peut-il résister avant de s'effondrer ?

Que proposez-vous pour agir ?

L'Europe doit être un moteur, comme elle l'a été pour le protocole de Kyoto sur le climat. Notre continent a d'autant plus de devoirs d'exemplarité qu'il est à l'origine de la révolution industrielle, facteur de pollution et de dégradation de l'environnement. Désormais, nous devons initier la révolution du développement durable. Le programme REACH sur l'évaluation des dizaines de milliers de molécules chimiques et leur impact sur la santé et l'environnement doit être poursuivi, malgré les pressions des industriels. Actuellement, on sait que les pesticides ont un effet dévastateur sur la fertilité masculine, mais on ne le dit pas ou peu. Plus généralement, il faut retrouver une culture de la sobriété, dans les comportements et la consommation. On continue à raisonner selon un modèle de croissance indéfinie et exponentielle. Cela n'est plus possible si on ne veut pas laisser à nos enfants une terre complètement salopée...

Recueilli par Anne Kerloc'h

« Nous devons initier la révolution du développement durable. »