« On regarde la société avec les yeux d'hier »

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Interview de Jean Viard, sociologue auteur de l'essai "Eloge de la mobilité"

Une société de la mobilité, qu'est-ce que cela signifie fondamentalement ?

C'est une nouvelle culture du lien social. En moyenne, nous parcourons chacun physiquement 45 km par jour. 1936 a ouvert les fenêtres d'un monde sédentaire. On a cru qu'on allait juste permettre le repos dans les quartiers industriels, mais le lien social en a été bouleversé. Avec la réduction du temps de travail et l'allongement de l'espérance de vie, le temps libre a considérablement augmenté, tandis que le temps de travail a été divisé par deux à l'échelle d'une vie.

Le sous-titre de votre livre parle de la valeur travail. Est-elle en crise ?

Non. Le désinvestissement se produit quand les personnes ont l'impression de ne pas avoir de pouvoir sur leur travail, d'être des hommes-machines. Mais rien ne montre que le lien entre l'individu et le travail est cassé. Ce qui est certain, c'est que nous sommes sortis du temps industriel. Nous avons besoin d'irrégularité, de stresser, de se destresser... et l'individu se structure désormais principalement par le temps libre. Or, il n'y a pas de politique publique du temps libre, alors qu'en 1936, il y avait un secrétariat d'Etat dédié à cette question.

Vous parlez de capital spatial, c'est original...

La mobilité, c'est un moyen de rencontrer l'autre, de ne pas en avoir peur, de se cultiver, de trouver du travail. Mais 16 % des Français ne sont jamais partis de chez eux et 35 % ne partent pas en vacances, dont 10 % seulement parce qu'ils n'en ont pas envie. Tous devraient avoir le choix.

Que vous inspire le concept très à la mode de flexisécurité ?

Il faut réfléchir à une nouvelle conception des droits sociaux, que l'individu emmène avec lui comme un escargot sa coquille. En matière de travail, nous restons dans une conception linéaire où l'on ne tolère aucune interruption mais où tout s'arrête brutalement à 60 ans. Pourquoi ne pas raisonner en heures à l'échelle d'une vie ? Ceux qui s'arrêtent pour un congé sabbatique ou pour élever leurs enfants ne doivent plus être hors normes. Surtout, et parce que la mobilité peut être synonyme de précarité, les gens préfèrent être stables mais malheureux dans leur poste. C'est la stabilité subie.

La mobilité peut être subie, aussi...

Le fait que l'on ait changé de société ne signifie pas qu'elle soit plus égalitaire. Seule une petite partie de la société est instable par choix. Sur les seize millions de personnes qui vivent seules, plusieurs millions, notamment les personnes âgées, considèrent que c'est un drame absolu. La société ne prend pas en compte certaines fragilités. Elle ne fait quasiment rien pour les millions de femmes qui élèvent seules leurs enfants. Pour moi, c'est un scandale aussi grave que si on décidait de ne plus s'occuper des chômeurs. Notre République est encore blanche et machiste et ne sait pas gérer la diversité. On regarde encore la société avec les yeux d'hier.

La mobilité est un enjeu de pouvoir ?

Lors des crises, on s'en prend à ce qui est désigné comme le lieu central du pouvoir. Autrefois, il y avait les grandes grèves dans les mines, où les grévistes bloquaient l'approvisionnement énergétique. Dans les années 1970, c'était les coupures de courant. Durant les émeutes urbaines, ce sont les symboles de la mobilité qui ont été visés : les téléphones portables, les bus et les voitures...

Recueilli par Anne Kerloc'h

Non seulement la société bouge, mais c'est sa principale caractéristique. Dans "Eloge de la mobilité". Essai sur le capital temps libre et la valeur travail (éd. de L'Aube), le sociologue Jean Viard s'intéresse à cette nouvelle ère « paradoxale », entre liberté et précarité.