« On regarde la société avec les yeux d'hier »

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  — THOMAS CAPLAIN

Non seulement la société bouge, mais c'est sa principale caractéristique. Dans Eloge de la mobilité, essai sur le capital temps libre et la valeur travail, (Ed. de l'Aube) le sociologue Jean Viard s'intéresse à cette nouvelle ère « paradoxale », entre liberté et précarité.
Voici son interview intégrale

Une société de la mobilité, qu'est-ce que cela signifie fondamentalement ?

C'est une nouvelle culture du lien social. En moyenne, nous parcourons chacun physiquement 45 km par jour. 1936 a ouvert les fenêtres d'un monde sédentaire. On a cru qu'on allait juste permettre le repos dans les quartiers industriels, mais le lien social en a été bouleversé. Avec la réduction du temps de travail, et l'allongement de l'espérance de vie, le temps libre a considérablement augmenté, tandis que le temps de travail a été divisé par deux à l'échelle d'une vie.
On rabâche que la télévision a dévoré le temps des loisirs. Mais c’est faux : le temps consacré à la télévision, c’est du temps gagné sur le cimetière !

Le sous-titre de votre livre parle de la valeur travail, est-elle en crise ?

Non. Le désinvestissement se produit quand les personnes ont l'impression de ne pas avoir de pouvoir sur leur travail, d'être des hommes-machines. Mais rien ne montre que le lien entre l'individu et le travail est cassé. Ce qui est certain, c'est que nous sommes sortis du temps industriel. Nous avons besoin d'irrégularité, de stresser, de se destresser… et l'individu se structure désormais principalement par le temps libre. Or, il n'y a pas de politique publique du temps libre, alors qu'en 1936, il y avait un secrétariat d'état dédié à cette question.

Vous parlez de capital spatial, c'est original…

La mobilité, c'est un moyen de rencontrer l'autre, de ne pas en avoir peur, de se cultiver, de trouver du travail. Mais 16 % des Français ne sont jamais partis de chez eux et 35 % ne partent pas en vacances, dont 10 % seulement parce qu'ils n'en ont pas envie. Tous devraient avoir le choix.

La RTT scolaire, dont vous parlez, ce n’est pas banal non plus !

C’est un peu provocateur, mais je pense sincèrement qu’il faut initier très tôt un jeune à la gestion de son temps, et à sa souplesse pour qu’il en devienne acteur. Or, le temps scolaire est aujourd’hui le plus dur, le plus intangible. Mais pourquoi ne pas autoriser un enfant à partir trois jours en vacances pour suivre ses parents qui sont en RTT, par exemple ?

Que vous inspire le concept très à la mode de flexi-sécurité ?

Il faut réfléchir à une nouvelle conception des droits sociaux, que l'individu emmène avec lui comme un escargot sa coquille. En matière de travail, nous restons dans une conception linéaire où l'on ne tolère aucune interruption mais où tout s'arrête brutalement à 60 ans. Pourquoi ne pas raisonner en heures à l'échelle d'une vie ? Ceux qui s'arrêtent pour un congé sabbatique ou élever leurs enfants ne doivent plus être « hors normes ». Surtout, et parce que la mobilité peut être synonyme de précarité, les gens préfèrent être stables mais malheureux dans leur poste. C'est la stabilité subie.
Une bonne partie de ceux qui votent à l’ultra-gauche rêvent de changer de boulot. Leur destin ne correspond pas à leurs aspirations.

La mobilité peut être subie, aussi…

Le fait que l'on ait changé de société ne signifie pas qu'elle soit plus égalitaire. Seule une petite partie de la société est instable par choix. Sur les 16 millions de personnes qui vivent seules, pour plusieurs millions, notamment les personnes âgées, c'est un drame absolu. La société ne prend pas en compte certaines fragilités. Elle ne fait quasiment rien pour les millions de femmes qui élèvent seules leurs enfants. C'est pour moi un scandale absolu, aussi grave que si on décidait de ne plus s'occuper des chômeurs. Notre République est encore blanche et machiste et ne sait pas gérer la diversité. On regarde encore la société avec les yeux d'hier.

Et le contrat unique ?

Je suis pour un contrat commun au public et au privé. On ne peut plus vivre dans une société où la répartition du risque est aussi inégale. Seuls les salariés du privé supportent le risque de la perte d’emploi. Parallèlement, il faudrait plus de mobilité dans la fonction publique. Pourquoi un juge ne pourrait pas être un prof ou un commissaire ?

La mobilité est un enjeu de pouvoir ?

Lors des crises, on s'en prend à ce qui est désigné comme le lieu central du pouvoir. Autrefois, il y avait les grandes grèves dans les mines où les grévistes bloquaient l'approvisionnement énergétique. Dans les années 1970, c'était les coupures de courant. Durant les émeutes urbains, ce sont les symboles de la mobilité qui ont été visés : les téléphones portables, les bus et les voitures…

Propos recueillis par Anne Kerloc'h