Anne Nivat : «Pour eux, la démocratie, c'est l'occupation, l'insécurité»

©2006 20 minutes

— 

Dans les pays où vous avez mené vos reportages, l'Occident c'est avant tout les Etats-Unis. Y a-t-il une différence de regard sur l'Europe ?

Si la vision de l'Américain domine, c'est parce qu'en Irak et en Afghanistan, l'agresseur est américain, et que cette armée est la plus puissante du monde. On ne peut pas leur demander de faire une distinction subtile entre la politique des Etats-Unis et celle de l'Italie. Les pays riches sont vus comme un seul bloc, et le plus visible d'entre eux, le plus puissant, ce sont les Etats-Unis.

Les médias ont-ils un rôle dans la construction de cette vision ?

Les images réciproques sont biaisées par la télévision. Il n'y a pas qu'en Occident qu'on regarde la télé. Au Pakistan, dans les villages reculés des montagnes, aussi ! Et que voient-ils ? Des images qui les stupéfient, qui les blessent... Une émission de la télévision italienne avec des femmes-objets toutes les cinq minutes, qui présentent la météo, font de la publicité... On a l'habitude, on n'y fait même plus attention. Mais pour eux, c'est choquant. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de changement. Mais les choses ne peuvent pas évoluer brutalement. En Afghanistan, l'arrivée des Américains n'a pas abouti à ce que les femmes jettent la burqa aux orties. Au contraire. Pour des raisons de sécurité, face à une occupation étrangère non musulmane, beaucoup préfèrent ne pas se dévoiler...

En parlant de télévision, vous citez un exemple de téléréalité irakienne étonnant !

C'est un incroyable pied de nez à la téléréalité. En Occident, un candidat se voit proposer un relooking, une décoration de son appartement... sur Al-Sharqiya, on va trouver des victimes de bombardement américain, et leur proposer de reconstruire leur maison réduite à l'état de décombres.

Il faudrait aussi réaliser que dans ces pays, l'Occident est synonyme d'insécurité...

Les sociétés occidentales ont peur du terrorisme, car elles en voient les conséquences. Mais en Irak ou en Afghanistan, que voient-ils au quotidien ? Une armée les occupe, il y a la violence, les morts. On leur parle de démocratie, mais pour eux, la démocratie, c'est le chaos, l'insécurité, les incertitudes du lendemain. Cela ne signifie pas qu'ils regrettent la dictature, mais sous ce régime, ils avaient une certaine sécurité, et surtout, la situation était lisible, les valeurs prévisibles. Aujourd'hui, ils sont dans le flou artistique. Les scrutins organisés n'ont pas beaucoup de sens. Il n'y a pas de réelle base politique, la stabilité ne s'obtient pas en un jour ! En France, entre 1789 et la démocratie effective, il y a plusieurs siècles...

Passer d'un regard à l'autre, c'est troublant ?

Toute ma vie est là, je passe d'un monde à l'autre, en essayant d'être un caméléon. Je pars, je m'adapte. Puis je reviens, je me réadapte. Dans un seul but : faire partager mon expérience au lecteur. On peut penser que c'est difficile d'aller dans ces pays, mais le plus compliqué, c'est de revenir et de communiquer sur ce que j'ai vu. Les gens baignent dans une bulle informationnelle de confort, ils n'ont aucune idée de ce qui se passe ailleurs. Pour ne pas avoir peur, il faut mieux se connaître. Une des clés du livre est une phrase du père dominicain Youssouf Mirkis : «L'impossibilité de faire entendre sa voix provoque ces mouvements de haine. » Les gens que j'ai rencontrés pensent qu'ils sont méprisés. On n'entend pas ce qu'ils disent. J'espère que ce livre permettra qu'on les entende.

Propos recueillis par Anne Kerloc'h