François Dubet : "La société n'a pas tenu la promesse faite aux jeunes"

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Interview de François Dubet, sociologue de l'éducation, auteur de "Injustices, l'expérience des inégalités au travail"

Le rejet par les jeunes du CPE cristallise-t-il un rejet plus général de la société qui leur est proposée ?

Non, à part une minorité rejetant de manière traditionnelle le capitalisme, les jeunes qui manifestent ne rejettent pas la société. Au contraire, ils veulent y entrer. A travers le CPE, ils expriment leur inquiétude quant à l'efficacité de leurs études, et à la place que la société va leur laisser.

Leur mouvement se distingue donc de celui de mai 68 ?

Sur le plan politique, la mobilisation est similaire. Mais pas sur le plan culturel. Le mouvement anti-CPE n'est pas contestataire, les étudiants n'entendent pas changer le monde, ils veulent juste y trouver leur place. Et puis lors des assemblées générales auxquelles j'ai assisté, j'ai trouvé que les jeunes faisaient preuve d'une certaine maturité. Certes, il y a le plaisir de l'action collective, comme en 1968, mais on ne retrouve pas le même esprit de fête. Aujourd'hui, ils sont plutôt sérieux et soucieux du bon fonctionnement de leur mouvement.

Les jeunes de banlieue aussi invoquaient ce sentiment d'exclusion lors des émeutes...

En fait, les étudiants et les jeunes des cités posent la même question : qu'est-ce que la société a à leur offrir ? Mais certains la posent de manière brutale parce qu'ils sont déjà très exclus et qu'ils ont l'impression que personne ne veut d'eux. Les étudiants, eux, sont plus protégés, plus sages, ils sont même heureux d'être jeunes, mais ont aussi le sentiment que les politiques veulent les installer à la marge de la société.

La jeunesse est-elle réellement délaissée, voire sacrifiée ?

Non, c'est excessif de dire cela. Mais c'est vrai que dans la succession des choix économiques et sociaux que les gouvernements ont faits, les jeunes s'en sont moins bien sortis que certaines catégories déjà protégées dont on a renforcé la position. Comme les retraités, ou les propriétaires rentiers. Au jeu de qui perd gagne, les jeunes sont malgré tout les grands perdants.

Quel est l'état d'esprit de cette génération aujourd'hui ?

Ils sont pessimistes et se sentent pris au piège. Ils ont vécu sur les promesses souvent répétées que s'ils faisaient des études longues, ils s'en sortiraient. Or ils découvrent petit à petit que malgré leur sérieux et leur engagement, ils sont payés en monnaie de singe. La société n'a pas tenu ses promesses à leur égard.

Comment se fait-il que les jeunes Français sont les Européens les plus anxieux ?

Parce qu'ils sont loin d'être les mieux lotis. A part en Espagne et en Italie, le taux de chômage des jeunes est bien plus bas chez nos voisins européens. Et puis, les jeunes vivent dans une société française qui est elle-même prise dans l'étau du pessimisme. Les Français ont le sentiment que demain sera pire qu'aujourd'hui. Contrairement aux autres pays qui ont des systèmes forts de négociation collective, aucune réforme ne passe en France depuis vingt ans. Il y a une incapacité collective à débloquer le système. Tout changement est considéré comme pire, même par les jeunes.

Le retrait du CPE changerait-il quelque chose à leur anxiété ?

Non, parce que le rejet du texte dépasse la mesure technique, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Le CPE est devenu le symbole de la précarité. Si le gouvernement le retire, la précarité sera toujours là. La seule sortie positive serait d'organiser un débat, pour qu'émerge une prise de conscience nationale qu'on a le devoir d'intégrer nos jeunes.

Recueilli par Laure de Charette