CPE : les différences d'avec Mai 68

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La contestation anti-CPE de 2006 n'est pas Mai 68. Loin s'en faut. Le moteur sous-jacent au mouvement est différent. 1968 caractérisait ce qu'on a appelé les trente glorieuses, période bénie – comparativement à l'actuelle – où la France connaissait le plein emploi. En mars 1968, seulement 2,5 % de la population active était à la recherche d'un emploi contre 9,6 % aujourd'hui, et chez les jeunes, le taux de chômage n'était que de 4,9 % contre 23 % actuellement. De la même façon, le RMI et ses 1,2 million de bénéficiaires n'existaient pas, l'ascenseur social fonctionnait correctement, le pays était peu endetté.

Trente-huit ans plus tard, la France est en panne. « Le chômage structurel de masse », selon la jolie définition technocratique, a fait des ravages sur plus d'une génération : ce sont les enfants de cadres lessivés dans les années 1990 qui sont aujourd'hui dans les rues. Le pays croule sous une dette colossale qui sera à la charge de la jeune génération. Il s'est enfoncé dans les inégalités avec d'un côté, des jeunes ultraprécarisés qui assument l'essentiel de la flexibilité imposée par les conditions économiques actuelles et de l'autre, une fonction publique hypertrophiée, sourde à la moindre réforme, mais qui absorbe un bon tiers d'une richesse nationale, toujours plus difficilement produite (car, en plus, la croissance est atone).

La contestation du CPE est donc une crise socio-économique, comme le fut l'insurrection dans les banlieues. Les remèdes sont connus, mais ils s'apparentent à un traitement lourd et de longue durée, que la classe politique décrédibilisée est bien en peine de mettre en oeuvre. A cela s'ajoute bien évidemment une contestation politique. L'attitude des présidents d'université en est l'illustration criante. La théorie démocratique les enjoindrait à adopter une relative neutralité : maintenir leur faculté ouverte, permettre à ceux qui le veulent – qui sont certes minoritaires, mais qui donnent de la voix – de continuer à travailler, et garantir aux contestataires une libre expression. Or, ils ont pris fait et cause contre le CPE. La raison : ils savent qu'une vaste réforme de l'université est sur l'agenda de la majorité actuelle et qu'il convient de tuer dans l'oeuf la menace, et que le CPE est le moyen tout désigné pour cela.

Blog de Frédéric Filloux

Ce sont les enfants de cadres lessivés dans les années 1990 qui sont aujourd'hui dans les rues.