Entretien avec Claude Hagège

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Chaque langue, dites- vous, doit être défendue parce qu'elle est le reflet de l'identité profonde d'une communauté, le miroir d'un peuple. C’est cette identité qui est en danger ? Absolument. Lorsque certains peuples, sous la pression de conquêtes militaires ou d’absorptions politiques, voient leur langue s’éteindre, toute une partie de leur culture disparaît. C’est particulièrement bien illustré par le cas des tribus indiennes des Etats- Unis et du Canada, qui ont complètement perdu leurs mœurs et leurs traditions en s’américanisant. En Australie, vous citez l’exemple de mots comme boomerang ou kangourou, qui sont passés d’une langue aborigène à une autr e via… l’anglais. Cela n’a rien d’anecdotique… L’amère ironie de la situation, c’est que des mots australiens ont effectivement été apportés à une autre langue australienne par le biais de l’anglais. On arrive à un tel point d’imprégnation de l’anglais que non seulement il introduit ses vocables dans les langues étrangères qu’il domine, mais il sert même de relais pour y introduire des vocables venant d’autres langues étrangères. L’ennemi déclaré, c’est l’anglais et, derrière lui, la culture américaine et le libéralisme ? Je n’en veux ni au rayonnement de la culture américaine, ni au néolibéralisme, pour la bonne raison que l’économie française en fait partie. Ce contre quoi je m’insurge, c’est le monolithisme, l’unilinguisme, l’uniculturalisme. Il faut promouvoir la diversité des langues et des cultures, lutter contre cette absorption de tous les particularismes par un seul et même écran culturel. Dans les relations commerciales par exemple, pourquoi ne pas privilégier – plutôt que l’anglais – la langue de l’acheteur, qu’il soit chinois ou brésilien ? Le principal danger concerne le monde des affaires et de la recherche scientifique ? Le problème touche l’ensemble des productions humaines, qu’il s’agisse de brevets industriels ou d’œuvres culturelles. Les efforts pour la défense du cinéma français ont réussi à maintenir 30 % de productions nationales, ce qui est considérable quand des pays producteurs d’admirables films comme l’Italie et l’Allemagne en sont réduits à moins de 10 %. Mais c’est au prix d’un combat permanent, alors que la musique et le cinéma sont les premiers postes d’exportations américaines ! Vous citez la Corée du Sud qui, grâce au protectionnisme, maintient sa production nationale à 50 % pour le cinéma et à 80 % pour la TV... Elle réussit à promouvoir ses industries culturelles alors même que le coréen est beaucoup plus envahi par l’anglais que ne le sont l’allemand, le japonais ou le français. Doit- on défendre le français au sein de l’UE ? Bien sûr. En rappelant notamment que, d’après le traité de Rome, le français est en principe à égalité avec l’anglais mais que, dans les faits, celui- ci le supplante de façon croissante. Parallèlement, il faut continuer à mener le combat engagé par les défenseurs naturels du français que sont les membres de l’Organisation internationale de la francophonie. Vous diriez que la France manque de volonté dans la défense de sa langue ? La promotion du français est une affaire politique qui doit être menée au plus haut niveau de l’Etat, ce qui était le cas depuis de Gaulle. Malgré la sympathie que l’on peut éprouver pour Jacques Chirac, c’est dès le début de son premier mandat qu’en dépit de ses belles paroles il a cessé de promouvoir la langue. Contrairement à François Mitterrand, pour qui ce combat était quelque chose de très important. Recueilli par Luc Brunet