Interview de Emmanuel Priou

© 20 minutes

— 

A quelles difficultés cinéma et documentaire sont-ils principalement confrontés ? La production traîne un certain nombre de casseroles récurrentes, parmi lesquelles un sous-financement chronique, télé et cinéma confondus. C’est une très bonne chose que France Télévisions, par exemple, mette un peu plus d’argent dans les programmes pour les années à venir. Il faudrait augmenter la redevance télé ? Les gens de France Télévisions y sont évidemment favorables, tout comme les producteurs. Mais c’est au niveau des politiques que cela coince. Il faut qu’ils aient le courage d’élever le montant de la redevance au niveau de celle de nos voisins, britanniques ou allemands notamment. Aujourd’hui, le documentaire semble avoir trouvé sa place à la télé... Il y a aujourd’hui des documentaires en prime time qui font des succès phénoménaux. L’Odyssée de l’espèce a ouvert la voie, mais d’autres ont suivi, y compris sur les chaînes privées. Attention cependant à ce que ces gros arbres ne viennent pas cacher la forêt de tous les autres films, peut-être plus exigeants, qui risquent à tout moment de disparaître des grilles télé. Côté production, quel est le plus grand danger ? Avant tout, de perdre notre indépendance ! Il ne faut pas que les majors viennent occuper toutes les cases disponibles. On a en France un système très encadré qui a permis de préserver un tissu de production extrêmement riche et vivant, notamment grâce au Centre national du cinéma. C’est la fameuse exception culturelle, qu’il faut faire évoluer en l’adaptant à l’Europe, mais qu’il ne faut surtout pas démanteler. Reste le problème de la distribution... C’est vrai. Comment faire lorsque sortent en même temps des grosses machines comme King Kong ou Narnia et une douzaine d’autres films ? Est-ce que cela passe par l’obligation pour les exploitants de projeter un certain nombre de films français ou indépendants ? Je l’ignore. Mais je sais qu’il faut laisser de la place à des petits artisans qui feront tous les deux ou trois ans un petit bijou de haute couture. En même temps, le SPI, c’est un tiers des oeuvres cinématographiques françaises... Oui, il y a de la place pour un cinéma indépendant, mais c’est un combat qui a tendance à se durcir. Il y a notamment cette question de la liberté de téléchargement sur Internet. Cela ne concerne pas encore grand monde ? Mais regardez ce qui est arrivé avec le DVD : il est devenu plus important que les entrées en salle ! Comment expliquez-vous le succès d’un film comme La Marche de l’empereur ? Je ne sais pas. C’est un film hors normes à tous points de vue : dans sa méthode de production comme dans son mode narratif. Par bonheur, il a trouvé un public, y compris à l’international. Aux Etats-Unis, il a même damé le pion pendant plusieurs semaines, en termes de nombre d’entrées par copie du film, à La Guerre des mondes de Spielberg ! Je pense que le public aime bien être surpris. En quoi cette production a-t-elle été différente ? Pour simplifier, l’équipe est restée coincée en Antarctique et il a fallu attendre le dégel pour la faire revenir. Pendant ce temps-là, les dettes s’accumulaient. Cela s’est vraiment joué à quitte ou double. On s’est un peu retrouvé comme les manchots du film : tu avances à petits pas, tête baissée, vers une direction pour l’instant invisible ; tu courbes le dos quand la tempête est trop forte et tu te regroupes à côté des copains pour te réchauffer. Et puis, quand ça se calme, tu repars. Blague à part, ce film a touché de manière aussi universelle parce qu’il raconte tout simplement l’histoire d’un combat pour la vie face à l’adversité. Recueilli par Luc Brunet La France ne peut décemment pas envoyer le porte-avions Clemenceau se faire désosser en Inde. C’est une question de principe, d’Europe et même de bonne gestion. Un bref rappel des faits : après trente-six années de bons et nobles services, ce navire de guerre est promis à une destruction. Pas question de faire le travail dans les arsenaux français qui l’ont construit. Car c’est du très sale boulot : le navire contient des tonnes d’amiante – entre 50 et 500 tonnes, on ne sait pas – et c’est donc une opération très délicate. L’armée s’est fort logiquement tournée vers les chantiers indiens qui, avec le Bangladesh, le reste du continent asiatique et la Turquie, ont capturé 90 % de ce marché. Le tarif pratiqué par ces pays n’est qu’une fraction des prix européens. Mais la « performance » de ces centres de démolition a un coût humain terrible : ce sont des jobs mal payés, souvent occupés par des enfants et surtout dangereux. Ces chantiers sont mal équipés et la découpe des navires se fait au chalumeau et à la masse. Outre l’amiante, les navires contiennent souvent des hydrocarbures résiduels, des fluides toxiques, des métaux lourds. Un rapport de Greenpeace et de la Fédération internationale des droits de l’homme estime à plusieurs milliers le nombre d’ouvriers morts sur ces chantiers, dans des accidents ou de maladies. En soit, c’est une première raison de ne pas leur refiler le Clemenceau : l’Etat ne peut à la fois décourager les entreprises françaises d’aller à Bangalore (la Silicon Valley indienne) et montrer l’exemple en envoyant un navire de guerre se faire désosser par des enfants. Si la ministre de la Défense est incapable de comprendre cela, on peut attendre un autre raisonnement de Dominique de Villepin. La seconde raison est européenne. Dans cette affaire, la Cour suprême indienne estime que la France viole la convention de Bâle sur les déchets dangereux. Pour Paris, cela ferait désordre de contredire une législation européenne au nom du dumping social ! Les militaires français invoquent enfin la raison économique. Faux argument. En 2007, la société néerlandaise Ecodock ouvrira le premier d’une série de 30 centres de démolition. Ils seront ultramodernes, propres et économiquement performants. Il leur faudra trois semaines pour venir à bout d’un bateau comme le Clem, contre six à huit mois sur une plage indienne.

L’État ne peut monter un tel exemple en exportant ses déchets toxiques