Alors que sort aujourd’hui le film The Edukators, l’historien évoque l’engagement politique des jeunes

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Dans The Edukators, des jeunes se révoltent à travers des actes plutôt « poétiques » et non violents. Quelles leçons peut-on en tirer par rapport à d’autres contestations, à d’autres époques ? Je ne sais pas si l’on peut tirer des leçons d’un film, mais c’est toujours intéressant de voir une fiction sur le thème de la contestation. C’est la grande force du cinéma allemand d’être très en prise avec les problèmes sociaux comme la mémoire (Goog Bye Lenin!), l’immigration ou le désespoir de la jeunesse. Contrairement au cinéma français, obsédé par les drames intimistes, on sent un cinéma au corps à corps avec la société, la réalité historique, les impatiences de la jeunesse. Pour ce qui est de la forme que prend la révolte des personnages, il est vrai qu’ils se contentent d’assez peu, au moins au début : déplacer des meubles et édifier des pyramides de toute sorte à l’intérieur d’appartements cossus, histoire de remettre en cause le confort bourgeois d’une ville allemande. Mais à un moment du film, ils en viennent tout de même à prendre quelqu’un en otage, lui-même ancien de 1968. Et c’est là où commence le débat sur les méthodes à employer pour transformer la société. Est-il encore possible de se révolter, et sous quelle forme, notamment par rapport à 68 et à l’après-68 ? Ce qui est justement très bien restitué dans le film, c’est le poids de l’après-68, qui à la fois pèse comme modèle et inspire la répulsion. Les jeunes sont fascinés par les années 1970, auxquelles ils font constamment référence en termes de liberté, de révolution sexuelle, etc. Mais en même temps, ils se méfient du Grand Soir révolutionnaire, du vocabulaire marxiste, des promesses de transformation immédiate de la société. Plus personne ne vit dans cet imaginaire-là. Il y a eu la chute du mur de Berlin, la fin du communisme et le renforcement de l’individualisme. L’engagement, les jeunes ne l’envisagent plus que comme un acte moral personnel, et non au sein d’une organisation politique centralisée. Entre les deux tours de la présidentielle de 2002, la jeunesse était pourtant dans la rue, unie derrière les mêmes slogans... On a effectivement vu une énorme mobilisation de la jeunesse pour faire barrage au Front national. Et les politiques ont pensé qu’elle allait se traduire par un engagement à long terme. En réalité, cela n’a été qu’un feu de paille. Même chose pour les scores de l’extrême gauche, capable de faire écho au mouvement d’indignation et de révolte, mais pas de « passer de la révolte à la révolution », pour reprendre le slogan de 1968. C’est pour cela que la contestation se retrouve aujourd’hui essentiellement au sein des mouvements altermondialistes ? Oui. L’engagement se fait plus aujourd’hui de manière transversale, à travers des réseaux prenant appui sur Internet. C’est dans ce vaste espace qu’une partie de la jeunesse se retrouve pour exercer son regard critique : critique de la mondialisation capitaliste radicale, des injustices commises à l’égard des pays du Sud, de la consommation outrancière ou des dérives des médias, et en particulier de la télévision. Pensez-vous qu’une révolte de la jeunesse soit possible en France ? Je n’écarte pas la possibilité d’une rupture, d’une faille dans la société, avec une effervescence extraordinaire qui ressurgisse. Emploi, logement, intégration... Il y a dans la société française une grande angoisse vis-à-vis de l’avenir. En conséquence, oui, il y a un très fort potentiel de révolte en France, qui peut très bien s’exprimer un jour. Recueilli par Luc Brunet

On connaît l’historien Benjamin Stora, professeur à l’Inalco (Langues O’) de Paris, pour son travail sur l’Algérie et le Maghreb. On sait moins qu’il a été, pendant une quinzaine d’années, très actif au sein de l’Organisation communiste internationaliste, mouvement trotskiste dirigé par Pierre Boussel, dit « Lambert ». A l’occasion de la sortie du film allemand The Edukators, de Hans Weingartner, avec Daniel Brühl (lire aussi en pages cinéma), il a participé, le 24 janvier à Paris, à un débat avec 500 étudiants. Benjamin Stora est notamment l’auteur de La Dernière Génération d’octobre (Stock, 2003) et d’Algérie 1954 (Editions de l’Aube). Il anime aussi « Bouge dans ta tête », une émission hebdomadaire sur France Culture et Beur FM, le samedi de 17 h à 18 h.