Hervé Kempf: «L'écologie d'alerte ne suffit pas»

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Jacques Chirac appellant à la révolution écologique, ça vous fait quel effet ?

C'est un homme politique qui a pris conscience depuis quelques années de la gravité des enjeux, mais qui ne s'est jamais donné les moyens de mettre ses mots en accord avec la situation. Il n'a pas pu ou su avancer vers une autre politique énergétique et environnementale. Il s'est toujours montré obnubilé par le dogme de la croissance économique, alors que la logique voudrait que l'on aille vers une décroissance matérielle. Enfin, il a mené sur le plan social, et notamment fiscal, une politique favorisant les plus aisés, et la surconsommation.

Le social est pour vous « l'impensé de l'écologie ». Qu'entendez-vous par là ?

Le mouvement écologique a été trop peu attentif à la crise sociale. Il est naturel qu'il se soit prioritairement tourné vers l'observation de la dégradation de la planète, cela suffisait, hélas, à l'occuper. Mais l'écologie d'alerte ne suffit pas. Ce sont les moins favorisés qui subissent les premiers les effets de la crise écologique. Les pays en développement, mais aussi les pauvres du monde occidental. Ce sont eux qui vivent près des usines polluantes, meurent de l'amiante... La conjonction de la crise écologique et de la crise sociale ne se comprend que si on observe le système de pouvoir dans la société.

Selon votre thèse, une oligarchie exerce un effet dévastateur sur la planète.

Une oligarchie diffuse un mode de vie qui se résume à toujours plus de consommation de biens. Et donc toujours plus de consommation d'énergie et de matières premières. La bourgeoisie du xviiie siècle et la bourgeoisie industrielle du xixe se livraient certes à l'exploitation, mais elles défendaient des idées de progrès, de démocratie. Aujourd'hui, l'oligarchie n'a aucun projet sinon celui de s'enrichir de manière exagérée : il n'y pas de valeur collective, pas d'idéal. Ce manque de sens des responsabilités à un moment où la crise écologique atteint une intensité historique est stupéfiant.

Agiraient-ils comme des aristocrates à la veille de la révolution ?

C’est un peu ça, la classe dirigeante est beaucoup trop fermée. La valeur forte du capitalisme, la possibilité d’ascension sociale, est inopérante depuis 10-15 ans. Elle ne fonctionne plus au niveau mondial non plus. Même si l’Inde et la Chine bénéficient d’un enrichissement global, la masse de la pauvreté n’arrive pas à diminuer.

Les élites politiques seraient de plus écologiquement « incultes » !

Elles sont surtout formées à la politique, à l'économie, mais pas aux sciences de la vie. Et leur mode de vie est coupé des conséquences de la dégradation écologique. On n'en souffre pas quand sa voiture est climatisée, qu'on se rend en TGV première classe aux stations de ski dans les Alpes... Si une fracture ne se crée pas au sein de l'oligarchie pour remettre en cause les privilèges, on est très mal parti.

Que pensez-vous de l’irruption de Nicolas Hulot dans la campagne ?

Il a réussi à déplacer un peu le jeu politique. Mais, c’est triste de la dire, c’est surtout parce que la situation de la planète se dégrade. La double crise sociale et politique est de plus en plus apparente. Je voudrais cependant être certain que les déclarations vont se traduire par des actes politiques réels et que les médias vont maintenir leur intérêt pour ces enjeux en dehors des interventions d’Hulot et des climatologues du GIEC. Que la question sociale soit enfin posée vigoureusement.

« Etre écolo, c'est ne pas être benêt », écrivez-vous. Est-ce pour cela que votre livre est sinon agressif, du moins... vigoureux ?

Il faut arrêter de croire que tout ira mieux quand les hommes se donneront la main. Parce qu'il y en a qui ne veulent pas desserrer la main de leur portefeuille. Les couches privilégiées ne veulent pas se remettre en cause et lâcher leurs intérêts. La crise est grave. Mes mots sont en rapport avec mes convictions. Nous sommes à un moment historique qui peut mettre en danger les sociétés humaines.

Recueilli par Anne Kerloc'h