«On a occulté l’apport de la nouvelle économie»

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Créée en juin 2003 par Rafi Haladjian, un pionnier du minitel puis de l'internet, la société Ozone a pour objectif d'assurer la couverture wifi de grands centres urbains et en premier lieu celle de Paris intra-muros.
Créée en juin 2003 par Rafi Haladjian, un pionnier du minitel puis de l'internet, la société Ozone a pour objectif d'assurer la couverture wifi de grands centres urbains et en premier lieu celle de Paris intra-muros. — Damein Meyer AFP/Archives
La nouvelle économie mérite-t-elle d’être réhabilitée ?

Oui ! On s’est focalisé sur la vulgarité des paillettes, des levées de fond incroyables, et on a occulté ce qui était vraiment neuf : les effets de réseaux, de communautés, de bouche à oreille, la valeur de la gratuité… Les années start-up ont vu les prémices de ce qu’on valorise aujourd’hui. C’était aussi une période terriblement excitante, où l’on s’amusait à réfléchir, à remettre en cause les certitudes. Le seul problème, c’est que tout est arrivé un peu trop tôt. La plupart des entreprises auraient pu survivre si on ne leur avait pas tant donné d’argent. L’argent corrompt les meilleures idées et les transforme en gros machin bouffi.

Vous accusez les financiers d’avoir contribué à la débâcle…

Accuser Internet de la bulle Internet est follement injuste. La responsabilité en revient d’abord au manque de discernement des financiers qui ont gavé d’argent des entreprises qui n’en étaient qu’à leurs débuts et qui, de ce fait, ne se sont pas donné le temps de grandir tranquillement.

On annonce une prochaine bulle « Web 2.0 ». C’est plausible ?

Je suis certain qu’il y aura une nouvelle bulle. Toujours pour les mêmes raisons. L’époque est au Web 2.0, mais en face, on a toujours des financiers 1.0 ! Il y a un problème avec les valorisations délirantes de YouTube ou MySpace alors que ces sites ne savent toujours pas comment ils vont gagner de l’argent. Encore s’agit-il là de sites leaders. Mais que dire des valorisations folles de ceux qui font la même chose en étant seulement 4e ou 5e de leur secteur. C’est vraiment un retour aux années 1999-2000. OK, ils ont des millions d’utilisateurs. Et alors ? Kazaa aussi en avait des millions et il est aujourd’hui déserté. Sur le Net, on gagne aussi rapidement des utilisateurs qu’on les perd. Voyez Yahoo ! qui est en voie de ringardisation.

Selon la banque Close Brothers, les sociétés Web 2.0 auraient du mal à être rentables, leurs usagers étant peu réceptifs à la pub ? Qu’en pensez-vous ?

Je ne crois pas que ce soit le problème majeur : l’exemple de Google montre qu’il y a des manières très subtiles de faire de la publicité. Par ailleurs, lorsqu’on a des millions d’utilisateurs, si on arrive à en toucher ne serait-ce que 5 % c’est déjà une belle audience pour générer des revenus. Le problème vient surtout de l’absence de modèle économique et du fait que certains services ne sont pas assez originaux pour que la place des leaders soit assurée. Au fond, quelle est la différence entre mettre une vidéo sur YouTube ou Dailymotion ?

On dit que les start-up d’aujourd’hui sont plus prudentes…

Elles sont franchement plus prudentes, ne se paient plus des affiches 4 x 3 et de la pub télé, mais c’est aussi parce qu’on ne leur donne pas encore des fortunes colossales. Attendons de voir. Lorsqu’ils investissent dans une société ou l’introduisent en Bourse, les financiers aiment la valoriser par des signes extérieurs de richesses qui coûtent cher et ne servent pas le projet de l’entreprise.

Vous soulignez l’incertitude et le « chaos » de l’époque. N’a-t-on plus aucun moyen de déterminer des lignes d’horizon pour le futur ?

La seule méthode qui marche est la méthode historique. J’ai lancé Violet sur les objets communicants après observation du prix des composants informatiques sur les dernières décennies. Quand ils ont baissé, ce fut l’émergence du Personal Computer. Aujourd’hui, ils ont tellement baissé qu’on peut en mettre partout : dans un pèse-personne, un ours en peluche…

C’est de cette vision historique que manquent la plupart des start-ups. Et on n’enseigne pas l’histoire dans les écoles d’ingénieurs.

Votre livre est sous-titré « devenez beau, riche et intelligent grâce à Powerpoint, Excel et Word», vous avez quelque chose contre Microsoft ?

En fait, je commence à avoir de la tendresse pour Microsoft. D’arrogant, il est devenu vulnérable et vieillissant, c’est émouvant. Il a tout lancé mais n’a rien réussi. Aujourd’hui, c’est plutôt Google qui m’énerverait avec sa philosophie du « je fais n’importe quoi avec des mots-clés et je gagne de l’argent ».

Vous plaidez pour « l’entreprise jetable »....

Toutes les entreprises ont un problème de vieillissement. Mais pourquoi une entreprise devrait-elle durer ? Si le projet pour laquelle elle a été créée demande trois ans, elle devrait se dissoudre après et passer à autre chose. Sinon, elle finira ringarde et non pertinente.

Pour réaliser un film de cinéma, une équipe se mobilise puis se défait. Je suis à fond pour, avec une sécurité pour les hommes entre deux projets bien sûr. L’idée n’est pas de mettre des gens sur le carreau.

Recueilli par Anne Kerloc’h