«Il faudra passer par une purge très violente»

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Jacques Attali raconte les soixante prochaines années dans sa Brève histoire de l’avenir (Fayard) : émergence d’un « hyperempire » construit autour d’un ordre marchand déshumanisé, lequel débouche sur un « hyperconflit » issu de l’incapacité des pays à enrayer une économie criminelle planétaire. Pour finir par l’avènement d’une « hyperdémocratie » altruiste – si l’humanité survit…

Dans le glissement de « l’hyperempire » vers le conflit, vous semblez sous-estimer les capacités de révolte et de vigilance des peuples…

Je les vois sous la forme de l’hyperdémocratie dont je pense qu’elle permettra peut-être d’éviter l’hyperconflit. Tout cela se présente sous la forme de vagues, lorsque celle de l’hyperconflit est là, celle de l’hyperdémocratie est juste derrière. Donc je n’exclus pas que des livres comme le mien, en décrivant ces terrifiantes évolutions, aident à ce qu’elles ne se réalisent pas… Ce que je décris est le plus vraisemblable. Car pour en arriver à l’hyperdémocratie, il faudra passer par une purge d’une extrême violence. Je ne pense pas que les résistances civiques d’aujourd’hui à ce que j’appelle « l’hypersurveillance » et « l’autosurveillance » l’emporteront sur ces technologies qui sont en train de s’installer insidieusement dans notre vie quotidienne. Et je ne crois pas que les mouvements de la société seront capables de s’opposer à cela.

Quid des contre-pouvoirs civiques qui existent déjà ?

Nous allons à la fois vers une montée formidable de l’économie de l’altruisme avec les organisations non-gouvernementales – à mon avis, ce sont elles qui gouverneront le monde un jour – et simultanément vers la montée d’une économie criminelle impossible à contenir.

Qu’est-ce qui vous fait penser que l’économie altruiste prévaudra ?

Aujourd’hui se développe le sentiment selon lequel nos actions quotidiennes ont des conséquences sur la vie des autres ; on a intérêt au bonheur de l’autre ; la paix chez nous dépend du recul de la pauvreté ailleurs. Le fait qu’on emploie de plus en plus souvent le terme « communauté internationale » – qui est un mot flou mais qui signifie quand même « gouvernement mondial » – traduit une conscience que la planète a un sens en tant que tel. La technologie permettra aussi la naissance progressive d’une intelligence collective qui sera bientôt celle de l’humanité tout entière.

Dans le passage sur la France de votre livre, vous préconisez des remèdes qui appartiennent clairement au registre de la droite libérale…

Oui, ils appartiennent à ce registre, parce que ce sont les conditions de la modernité. Et la France doit faire en sorte de ne pas s’accrocher à des conceptions qui conduiraient au déclin de sa propre identité.

L’enchaînement entre le déclin des Etats-Unis, puis ce que vous appelez l’hyperempire qui entraîne l’hyperconflit apparait évident, mais vous semblez forcer la note de l’optimisme pour imaginer que cela puisse déboucher sur la démocratie universelle….

Quand Thomas More parlait de démocratie ou que Marx évoquait le socialisme, cela paraissait très improbable à leur époque. Il est vrai qu’aujourd’hui l’avènement de l’hyperdémocratie peut apparaître comme une déclaration de foi ou d’espérance un peu mystique, mais dans le même temps, je crois beaucoup aux éléments positifs qui existent déjà. L’altruisme correspondant à un intérêt rationnel commence véritablement à apparaître. Maintenant, est-ce qu’il va arriver à temps par rapport aux exigences de l’humanité ? Il est vrai que l’avenir peut être bref aussi.

Vous dites que l’économie criminelle représente aujourd’hui 15% à 20% du PNB mondial, son expansion vous paraît-elle inéluctable ?

Je note que les lieux où elle peut s’exercer à l’échelle mondiale sont de plus en plus vastes. Je suis frappé de voir, aujourd’hui, que la montée de la mondialisation ne permet pas un développement symétrique des moyens de contenir cette économie criminelle.

Pour en revenir au développement d’une société altruiste, il existe un débat actuellement sur la forme que doit prendre cet altruisme économique. Certains pensent qu’il ne peut être que désintéressé, d’autres défendent un altruisme « durable » (sustainable), d’autres enfin considèrent qu’il doit être motivé par la recherche du profit pour exister. C’est la thèse défendue par le fondateur d’eBay, Pierre Omidyar, par exemple qui a développé une large activité philantropique. Quelle forme va l’emporter selon vous ?

Pierre Omidyar est encore à la recherche de son modèle idéal... Pour ma part, je ne crois pas à l’altruisme non « sustainable » car au bout de la chaîne il y a forcément quelqu’un qui paie. La forme qui l’emportera sera celle où le profit n’est pas une fin en soi, mais la condition de survie des organisations, c’est le cas des grandes ONG, de PlanetFinance [l’institution de microfinance crée par J. Attali], c’est du sustainable sans actionnaires...

Quelle est la forme idéale pour un altruisme sustainable justement, est-ce par exemple le principe de financement des grandes universités, avec une mise de fonds dont seul le produit des intérêts est investi ?

Oui, je pense que c’est la meilleure forme. [Par exemple, l’endowment de l’université de Harvard est de 26 milliards de dollars – environ deux fois le budget de l’enseignement supérieur en France - , il provient de quelques 10.800 fonds privés établis dans des buts précis d’éducation ou de recherche].

Plus généralement la notion gauche-droite dans le discours a-t-elle encore un sens ?

La grande opposition est dans la notion de court terme versus long terme. La droite, c'est la priorité à la liberté et la liberté, c'est le court terme. La droite se distingue avec la liberté individuelle comme priorité, et la gauche avec liberté collective comme priorité. C'est donc un choix entre liberté individuelle et altruisme. Cela redéfinit radicalement l'opposition gauche-droite. Il y a donc un corps commun d'altruisme intéressé à trouver et c'est une condition avant de se poser les questions traditionnelles.

N'est-ce pas conceptuellement impossible à assumer dans un pays comme la France où l'on aime bien les points de vue bien clivés?

Si vous mettiez sur le programme UMP [tel qu'annoncé mercredi dernier] une étiquette socialiste et que vous fassiez l'inverse, je ne ne suis pas certain que beaucoup de gens y trouvent une différence. Quand l'UMP propose de supprimer l'impôt sur le travail et de le remplacer par un impôt sur les gaz polluants, ça pourrait être dans le programme socialiste. Je suis très frappé de voir à quel point on est plus dans des oppositions de posture que dans des oppositions de progammes pour l'instant.

Recueilli par Frédéric Filloux