« Ce n'est que le début du chantier de la mémoire qui s'ouvre aujourd'hui »

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Trois questions à Françoise Vergès, docteur en sciences politiques (université de Berkeley) et membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage.

La France commémore mercredi 10 mai 2006 l’abolition de l’esclavage pour la première fois de son histoire. Pourquoi une telle journée intervient-elle seulement maintenant ?

Cette journée est l’aboutissement d’un long processus qui a commencé dans les années 1960 par le travail de chercheurs, notamment dans les DOM-TOM. En 1983, une journée de commémoration avait déjà été décrétée, mais dans les Territoires d’outre-mer uniquement. En 1998, à l’occasion du 150ème anniversaire de l’abolition, une demande accrue de mémoire s’est fait ressentir en métropole et a mené à l’adoption de la loi Taubira sur l’esclavage en 2001. En 2004, un Comité pour la mémoire de l’esclavage a vu le jour et a remis son rapport au Premier ministre en 2005. L’année suivante, Jacques Chirac a décidé de commémorer l’abolition le 10 mai. Il a donc fallu un long mûrissement pour mettre fin au silence qui s’était installé en France sur cette question dès 1848.

Est-ce que le 10 mai marque la montée en puissance de la communauté noire dans le débat politique français ?

Je voudrais d’abord signaler que l’Histoire de l’esclavage, ce n’est pas uniquement l’Histoire des Noirs mais aussi celle de tous les Français. Ceci dit, je ne crois pas que la commémoration du 10 mai soit le fruit de l’émergence de la « question noire ». C’est le contraire : l’éveil des consciences noires est né des enjeux mémoriels. L’esclavage, qui devait être un terrain consensuel, s’est révélé être conflictuel et a aiguisé les communautarismes, aussi bien noir que blanc. Lorsque certains disent, par exemple, que « ce ne sont pas les Européens mais les Arabes qui ont commencé la traite », ils tentent d’éviter la question de la responsabilité de la France qui a déporté des millions de personnes. Ils se défilent. C’est aux historiens seuls d’étudier les complicités sur place dont ont bénéficié les marchands d’esclaves en Afrique ou en Amérique.

Le Conseil représentatif des associations noires (Cran) regrette qu’il n’y ait pas de manifestation nationale "d'envergure" le 10 mai. Partagez-vous ce sentiment ?

Non, c’est à nous, citoyens et chercheurs, de construire la mémoire et d’étudier la traite, pas aux politiques. Mais pour réussir, il faut que les Français métropolitains et pas seulement les Français d’origine ultramarine s’intéressent à la question de l’esclavage. Aujourd’hui, je ressens en métropole à la fois beaucoup de curiosité mais aussi beaucoup d’ignorance sur la traite. Il faudrait que cette page de l’Histoire soit aussi connue que la Seconde guerre mondiale ou que la Révolution française. Que Victor Schoelcher soit aussi célèbre que Danton. Bref, ce n’est que le début du chantier de la mémoire qui s’ouvre aujourd’hui.

Propos recueillis par Alexandre Sulzer