« Un photographe ouvre les yeux des gens »

Benjamin Chapon

— 

Venus de la Réunion, du Mexique, de Turquie et d'Inde, ils ont observé les séries présentées par des photographes de leurs pays à Photoquai. Ces quatre étudiants en parlent et évoquent leurs rêves d'apprentis photographes.

G

Changer les choses Virapin Rama, étudiant à l'école des Beaux-Arts de la Réunion, est originaire de Madagascar. Pour ses études, il a choisi de s'éloigner le moins possible de son île d'origine, même si aujourd'hui, plusieurs membres de sa famille vivent en France métropolitaine. C'est par égard pour eux qu'il refuse de témoigner sous son vrai nom : « A leurs yeux, la photographie est un hobby. Comme pour beaucoup de gens à Madagascar. Ils ne réalisent pas que l'art peut changer les choses. » Photoquai présente les travaux de deux photographes malgaches. L'un d'eux, Raymond Barthes, s'est lui aussi exilé pour appendre son art (à Toulouse) et vit maintenant sur l'île de la Réunion. « Raymond Barthes a fait une série de portraits très réussis, mais je préfère celle de Pierrot Men, parce qu'il parle de Madagascar comme d'une terre surréaliste et polymorphe. » Virapin Rama apprécie les photos au propos politique fort. « Je viens d'une famille aisée et d'un pays aux paysages splendides. Mais j'ai des yeux et une conscience, je ne peux pas me contenter de photographier des fleurs et la mer. Tous les artistes malgaches sont concernés par l'extrême pauvreté d'une majorité de la population. Un photographe doit ouvrir les yeux des gens. »

G

Codes naturalistes Victor Ortega avait assisté à Photoquai en 2007 : « Ça a été un choc incroyable, j'ai réalisé que des pays très pauvres, dont on ne connaissait aucun photographe, avaient une vraie scène et de jeunes talents. » Etudiant en arts à l'université d'Oaxaca, au Mexique, il a voyagé tout l'été en Amérique centrale : « J'ai rencontré des photographes de rue, au Guatemala et au Belize, qui retouchent leurs photos au pinceau. Ça donne un résultat génial et je voudrais appliquer cette technique à mon travail. » Parmi les artistes mexicains exposés à Photoquai, il adore Pablo Lopez Luz. « Ses photographies reprennent les codes des peintures naturalistes grand format du XIXe siècle. Mais il pervertit le propos en montrant des paysages dont les dimensions gigantesques ont été façonnées par l'homme. » Victor rêve de pouvoir vivre de son art. « Mais je ne veux pas entrer dans le circuit des galeries, je n'ai pas le courage de me vendre. Comment fait-on pour être exposé à Photoquai ? »

G

La curiosité des Occidentaux « Mon école vous a donné une liste d'étudiants. Vous avez choisi de m'interviewer parce que je suis une femme ? » Asli Bayartan est sur ses gardes, elle supporte mal le regard que « les Européens » portent sur la condition des femmes en Turquie. « Melisa Önel, exposée à Photoquai, fait un travail formidable. Mais ce n'est pas parce que je suis une femme que j'ai quelque chose à dire sur les femmes, ni sur la Turquie parce que je suis turque. » Asli regrette que certains photographes extra-européens se cantonnent à l'exotisme. « Je vis à Istanbul, une ville du monde. Je veux que mes images parlent du monde. Je ne vais pas me cantonner à un sujet à cause de mon sexe, de ma religion ou pour satisfaire la curiosité des Occidentaux sur mon pays. S'ils veulent se faire une idée, ils n'ont qu'à venir. »

G

Rater pour progresser Adit Monga est admiratif de la carrière de Sooni Taraporevala. « Elle a eu du succès dans tout ce qu'elle a fait : photo, cinéma, télévision... J'ai appris qu'elle était allée à Harvard dans sa jeunesse pour apprendre la technique. C'est ce qui manque chez nous. » Etudiant à Bangalore, en Inde, Adit regrette que l'enseignement soit porté presque exclusivement sur la peinture. « On apprend la composition et les couleurs, mais mon problème, c'est que je ne sais pas bien me servir d'un appareil photo. Le développement coûte cher et l'école a peu de matériel numérique. Or, pour apprendre, il faut beaucoup rater. Mes parents m'achèteront un appareil pour fêter mon diplôme, mais d'ici là, comment je fais pour le mériter, ce diplôme ? » W