Loïc Le Meur: «Je suis devenu un endroit où l’on parle de plein de choses»

Propos recueillis par David Carzon

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Interview intégrale de Loïc Le Meur, blogueur français

Votre nom est passé dans le langage courant sur certains blogs, ça vous fait quoi ?


Ce n’est pas de la coquetterie de ma part, mais j’essaye de ne pas y faire trop attention. Je ne sais pas trop ce que cela peut signifier. Il n’y a pas très longtemps, quand on tapait mon nom dans Google, il y avait plus de deux millions d’entrées. Autant que pour Ségolène Royal. Tous les jours, il y a trente blogs qui font des notes sur ce que j’ai écrit dans mon blog. Un temps, j’essayais de répondre à tous les commentaires. Mais je ne veux pas passer ma vie sur mon égo, ce n’est pas très intéressant. Si je passais mon temps à répondre à tout, ce serait une bonne partie de ma journée. En revanche, je prends le temps de répondre quand on me critique violemment. Il y a même maintenant des animations humoristiques qui me mettent en scène dans des situations différentes, et une parodie de mon blog. C’est vrai qu’il y a une part de moi qui m’échappe, qui ne m’appartient plus. Ce n’est pas contrôlable.

Pourquoi vous voit-on partout, en train de parler de tous les sujets ?


Les gens s’attendent à ce que je connaisse tout sur tout, à ce que j’ai un avis sur tout. Résultat, je me retrouve à parler des squats de Cachan à la télé alors que je ne suis pas vraiment habilité à parler de ça. Je me demande ce que je fais là. Mais c’est vrai que j’ai tendance à tout accepter et j’aime bien les challenges. Alors je prends le job. Je suis quelqu’un comme tout le monde et je crois que les gens ont envie d’entendre des gens normaux donner leur avis. Mais vous savez, quand je ne donne pas mon avis, on me le demande. C’est la même chose quand j’ai dit que j’allais voter Sarkozy. Ce n’est pas culturel en France de dire pour qui on va voter. Aux Etats-Unis, ils le mettent même sur leur plaque d’immatriculation. On veut savoir, on a le droit de savoir.

Qu’est-ce qui vous a décidé à dire que vous alliez voter pour Sarkozy ?

J’ai écrit ça un dimanche soir à 23 h. J’aime bien expérimenter, je voulais savoir ce qui allait se passer si je faisais ça. Je n’ai pas été déçu. J’ai été quand même surpris de voir que l’AFP en avait fait une dépêche. L’effet pervers et inattendu, c’est que mon blog est devenu un vrai défouloir. Je suis devenu la cible de militants qui se sont dit : « on va se faire Le Meur ». J’en arrive à me demander si je ne vais pas finir par modérer mes commentaires. Alors qu’il y a quelques mois, cela me paraissait impensable.

On vous voit aussi sur une photo dans Paris-Match, assis presque au pied du président de l’UMP comme si vous étiez son disciple…

J’avais conscience de ce que je faisais. J’aime bien provoquer. Je l’ai même mise sur mon blog.

Comment pouvez-vous appeler à voter pour lui alors que vous ne connaissiez pas son programme au moment où vous l’avez fait ?

J’en ai vu suffisamment pour me faire mon avis.

Quel temps vous prend votre blog ?

Je reçois près de 300 mails par jour. Ma vie est comme un fleuve. Si je n’attrape pas ce qui passe devant moi, c’est trop tard. Il y a eu une première étape où je lisais tout ce qui se disait sur mon blog et où je répondais à tout. Ensuite, j’ai continué de tout lire mais sans répondre à tout. Maintenant, je ne peux plus tout lire. Ce n’est pas possible physiquement.

Votre blog n’a plus rien d’un espace personnel…

Je suis devenu un endroit où l’on parle de pleins de choses. Moi, je suis entrepreneur depuis dix ans. Je travaille dans le net depuis dix. Je suis entrepreneur avant d’être blogueur.
Par exemple, j’organise une conférence Web 3 à Paris uniquement à partir de mon blog. Le but est de rencontrer les gens de la communauté Web. Cela n’existe pas en France. On est obligé d’aller Etats-Unis pour assister à ce genre d’évènements. Moi, je voulais le faire en France. Et comme je demande une participation financière de 300 euros pour cette conférence qui coûte 300 000 euros, je me fais engueuler. Aux Etats-Unis, le ticket d’entrée est à 3000 euros. Je comprends que cela puisse intéresser des étudiants ou des sans-emplois. Il faudrait que l’Etat puisse les prendre en charge. Je ne suis pas le service public.

Que vous apporte le blog ?

Si vous bloguez pas, vous n’existez pas. Je crois qu’aujourd’hui, l’identité en ligne est plus importante que l’identité réelle. D’un point de vue professionnel, si je ne trouve pas la personne que je cherche en ligne, ça m’énerve. Si je cherche un conférencier et qu’il y a 1000 blogs qui parlent de lui, je peux me dire qu’il s’agit de quelqu’un d’intéressant qui vaut le coup.

Est-ce qu’on peut vous connaître à travers lui ?
Si vous aimez ce que j’écris, si ma personnalité vous plaît à travers mon blog, il y a de fortes chances qu’on s’entende très bien dans la réalité. D’ailleurs, avec les gens qui ne m’aiment pas trop sur les blogs, on ne s’entend pas très bien dans la vraie vie.

Le marketing est-il en train de récupérer ce phénomène ?

Ce n’est pas du marketing, sinon personne ne le lirait. Le blog est la plus formidable révolution dans la manière de communiquer depuis l’invention de l’imprimerie. Chacun peut s’exprimer comme le souhaite avec ses convictions, sans être obligé d’être élu, politique, journaliste, de faire partie d’une élite. Si je faisais du marketing, les gens ne me liraient pas. Aujourd’hui, le bouche-à-oreille remplace le marketing.

Quelle est la frontière entre journalisme et blogueur ?

Je ne crois pas à l’objectivité du journaliste. Il y a forcément quelque chose de lui qui passe. Rien que le fait de décider de traiter un sujet, ce n’est pas innocent, pas objectif. Par exemple, la grippe aviaire, aujourd’hui tout le monde s’en fout alors que la situation n’a jamais été aussi grave. Il y a un effet moutonnier chez les journalistes, un effet que les blogs corrigent. Autre exemple, lors de la crise du Liban, il suffisait lire les blogs des deux côtés pour avoir une vision totalement de ce qui est présenté dans les médias français ou américains. Le blog, c’est le cinquième pouvoir. Et c’est une très bonne nouvelle. Je ne prétends pas être objectif ou faire du journalisme. Je donne mon avis, vous le prenez ou pas.

Comment les politiques utilisent cet outil ?

Ils ne le maîtrisent pas bien. Le sujet intéressant, ce ne sont pas les blogs des politiques, mais ceux des citoyens qui ont plus d’impact, plus d’audiences, plus de commentaires. Pour la présidentielle, l’enjeu n’est pas qui aura le meilleur blog mais qui aura mille blogueurs derrière lui.

C’est une forme de jury citoyen ?

C’est la fin des politiques caméléon. Quand je vois DSK pour parler des entreprises et quand je le vois à tribune dans les débats socialistes, ce n’est pas le même homme. Ce genre d’attitude ne va plus être tenable. La vidéo de Ségolène Royal et ses propos sur les enseignants va servir de leçon à tout le monde. Les politiques vont être obligés d’être les mêmes partout, ils vont avoir du mal à dire n’importe quoi. Le blog, c’est l’outil le plus symbolique en matière de démocratie participative.

C’est quoi l’après-blog selon vous ?

La suite des blogs, c’est Second Life, un monde qui permet la meilleure représentation virtuelle de vous. C’est un pays dont je peux être un citoyen, avec une devise, où l’on peut travailler, faire des achats… Mon monde à moi, c’est un monde où il n’y a plus de frontières, où les gens sont obligés de se comprendre. Je défends des valeurs de citoyen du monde. Nous n’avons pas la même vision du monde, mais on se comprend.

Qu’est-ce qui va changer concrètement ?

C’est la fin du marketing tel qu’on le connaît. Les entreprises vont être obligées de concevoir les produits avec les gens. Avant on faisait une étude de marché, on le lançait sur un marché test puis on faisait de la pub. Par exemple, dans mon entreprise, nous avons fait l’inverse pour notre nouveau service Vox. Résultat : 80 000 clients ont conçu le produit avec nous. Cela suppose d’accepter quand on nous dit qu’on est en train de faire de la merde.

C’est la fin de la de la communication telle qu’on la connaît. Pour ma conférence web 3, je ne fais pas de conférence de presse, je n’invite personne. Comme ça, je n’aurais que ceux qui sont vraiment intéressés.
C’est la fin des médias. Il y a désormais plus de lecteurs sur les blogs que sur les journaux sur internet. Il n’y aura plus de papier quand les téléphones portables seront plus performants. C’est une question de temps.

C’est fin de la télé. Il y a en ce moment à la télé, la même arrogance qu’il y a quelques années dans la presse écrite. Mais ils n’imaginent même pas ce qui va leur arriver. Il va y avoir des milliers de chaînes sur internet. Au Etats-Unis, Mobuzz a déjà 3 millions de téléspectateurs par mois. On a tous cette volonté de faire nos propres programmes. C’est encore un petit peu compliqué, mais ça va prendre un an. Ce sera de la télé sans contrainte d’audience avec des contenus de niches qui auront du succès. Il n’y a pas non plus de contraintes de temps, on peut faire des podcast de 50 minutes pour aller au fond des choses. Ça va changer la télé, les programmes, il n’y aura plus de grande messe du 20 heures. En France, on a encore du mal. Quand Murdoch rachète Myspace pour 580 millions d’euros, TFI met un million d’euros dans WAT. Aujourd’hui, les médias se contentent de poser des questions aux internautes sur des sujets de société alors que ce sont eux qui vont devenir des accessoires bientôt.