«Facebook a inventé les messages qui ne sont ni vraiment publics ni vraiment privés»

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Publié le 25 septembre 2012.

INTERVIEW - Le sociologue des réseaux sociaux Dominique Cardon analyse ce qui a sans doute été, lundi après-midi, une «panique collective» sur les réseaux sociaux...

Les conversations qui sont remontées sur les Timeline étaient-ils des messages privés, ou d’anciens posts du wall déjà publics, comme l’affirme Facebook? L’enquête de la Cnil, qui reçoit ce mardi les dirigeants de Facebook France, devrait aider à faire la lumière sur ce qui s’est réellement produit. Reste que la nouvelle du prétendu incident s’est propagée lundi avec une efficacité redoutable. Méfiance grandissante envers le géant du Web, confiance aveugle en une information peut-être erronée…  Explications du phénomène avec Dominique Cardon, sociologue spécialiste des réseaux sociaux, auteur de La Démocratie Internet (Seuil, 2010).

Comment analysez-vous la propagation très rapide sur les réseaux sociaux de ce qui était peut-être une rumeur?

Du côté négatif, on pourrait faire un diagnostic du caractère un peu infantile des médias français qui ont repris l’information sans vraiment d’enquête ni de vérification. En revanche du côté des réseaux sociaux, je trouve ça très sain. Ça témoigne de l’état d’esprit des utilisateurs qui certes ne sont pas prêts à se passer des réseaux sociaux, mais ne sont pas dupes non plus. Alors que d’autres répètent qu’ils sont dans un rapport aliéné, naïf, servile et sans recul vis-à-vis de l’outil dont ils sont addicts. Ils manifestent en fait une sorte de vigilance critique qui a été en l’occurrence un peu trop extrême, mais utile. Il faut parfois être trop paranoïaque. Le fait qu’ils aient relayé l’information me semble moins grave que s’ils n’étaient pas là pour tirer les sonnettes d’alarme sur les sujets relatifs à la vie privée.

Comment expliquer qu’autant de personnes aient pu confondre des posts du wall avec des messages privés?

Ce qu’a inventé Facebook, ce sont les messages pas tout à fait privés, et pas tout à fait publics non plus. Facebook est parti des conversations interpersonnelles, et les a progressivement rendues publiques à des cercles de réseaux d’amis. Quand est apparu le «newsfeed» la sociologue américaine Danah Boyd avait expliqué l’étape dangereuse qu’on franchissait. Depuis, Facebook joue avec la frontière entre cet espace de la conversation personnelle et celui de la publication vers le grand public, en créant ce nouvel espace en clair-obscur … Du coup, on a tout le temps peur que ça déborde. Par le haut, lorsque des messages aux "amis" sorte du cercle pour circuler sur la Toile, et, par le bas, lorsque des messages personnels peuvent être vus par le cercle d'amis. Mais ce qu’on remarque avec l’histoire du bug, c’est que, pour les individus, l’idée qu’il y a des messages vraiment personnels et intimes n’a pas du tout disparu. Le sentiment que la vie privée est importante ne s'est pas évaporé!

La confusion donne l’impression d’une amnésie générale, comme si nous oublions l’interface précédente de Facebook dès qu’une nouvelle apparaît…

C’est  symptomatique du fait que c’est une nouvelle grammaire de la communication qui s’invente, et il faut en apprendre les règles. Or c’est très compliqué d’apprivoiser cette grammaire où rien n’est complètement public et complètement privé. 

Qu’il soit vrai ou faux, le bug peut-il avoir un effet durable sur la confiance en les réseaux sociaux, provoquer une certaine désaffection?

Je ne crois pas du tout à ces discours. La fonction du réseau social est maintenant inscrite dans la vie sociale, elle est complètement entrelacée aux vies réelles des utilisateurs, si un réseau est affecté, un autre site le remplacera. Autant je trouve saine la réaction de ceux qui maintiennent une vigilance, autant je pense que chez les autres, surtout chez ceux qui sont très hostiles aux réseaux sociaux, il y a une sorte d’attente catastrophiste du grand krach…

Le fiasco de l’entrée en bourse de Facebook a joué? 

Je pense que l’échec de l'entrée en bourse a alimenté la méfiance, et entretenu l’idée que Facebook pouvait être poussé à toutes les solutions possibles pour monétiser son service, et que pour le faire, il pourrait mettre en œuvre de stratégies de valorisation et qu’il y a donc d’autant plus de raisons d’être vigilant. C’est dans ce contexte-là aussi que c’est parti au quart de tour.

Propos recueillis par Annabelle Laurent
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