Cheveux longs hirsutes, barbe de druide et chemise rouge entrouverte moulant une bedaine de (très) bon vivant: pas de doute, c’est bien Richard Stallman qui vient de prendre place face à un ventilo -question de survie ce jeudi à Paris- au premier plan, et un public attentif au second.

Richard Stallman ou «rms», 59 ans, est connu comme le loup blanc dans le monde de l’informatique. Moins ailleurs. On lui doit pourtant le premier système d’exploitation libre, le projet GNU, lancé en 1984. Et d’innombrables autres projets de la Free Software Fondation (FSF) qui ont fait progresser la cause du logiciel libre depuis 30 ans.

Le logiciel libre, Stallman n’hésite pas à en redéfinir, en militant infatigable, les contours. «Est libre un logiciel qui implique quatre libertés essentielles: celle d’exécuter le programme comme tu le veux, celle de développer le code source, celle de redistribuer les copies et celle de redistribuer ses propres versions modifiées.» Et n’allez pas assimiler Linux au logiciel libre sans que le gourou ne s’emporte: «Linux rejette notre philosophie, il ne croit pas que tu mérites d’avoir le contrôle de ton informatique».

Car qui dit logiciel libre ne dit pas open-source, martèle Richard Stallman tout aussi insistant: «Ceux qui ont inventé l’expression open-source ont une unique valeur: celle d’améliorer le code», ce qu’il qualifie avec un certain mépris d’«avantage pratique secondaire». De même, qui dit logiciel gratuit ne dit pas libre car «gratuit veut dire que le programme n’exige pas que les utilisateurs payent pour être abusés» lance-t-il avec malice.

Microsoft, Apple, Facebook, Google… tous ennemis

Le Web dont rêve Richard Stallman, celui dont il se sert à titre individuel, comme ses disciples partout dans le monde, est exclusivement composé de logiciels libres. Tout le reste est à bannir. Plus exactement, tous «les programmes privateurs» qui non seulement ont le contrôle de l’utilisateur «alors que cela devrait être l’inverse», mais peuvent en plus «introduire des fonctionnalités malveillantes».

Sous l’approbation de ses adeptes reconnaissables dans la salle aux autocollants «Pirate Bay» de leurs ordinateurs, le gourou n’épargne personne. A commencer par «un que vous connaissez peut-être de nom», lance-t-il amusé: Microsoft Windows, «un malware (‘’logiciel malveillant’’) universel». Puis Macintosh, Apple et ses «Ithings» qui «portent les menottes numériques les plus serrées car l’utilisateur n’est pas libre de choisir ses applications». Le Kindle d’Amazon ne s’en sort pas mieux, en partie parce qu’il «ne respecte pas l’anonymat» et «nie la liberté de donner un livre en cadeau à un ami», ce qui est pour lui «une attaque directe à la solidarité».

Quid de Google? Le géant du Web développe certes des logiciels libres, mais aussi beaucoup de services qui fonctionnent en JavaScript et récupèrent toutes les données. Idem pour Facebook «qui sait dès que tu likes». Intrusion que combat «en ce moment» sa fondation en développant un moyen de bloquer tous les boutons «Like», explique Stallman. Enfin, comment se fier aux téléphones portables qui ont tous des «portes dérobées» pour permettre de faire des changements à distance… «Comment puis-je parler au téléphone si celui-ci peut-être transformé en dispositif d’écoute?» lance le programmeur.

«Aux Etats-Unis, Twitter et Facebook seraient au service de l’Etat»

En mai dernier, Richard Stallman s’est rendu en Tunisie pour rendre une visite à Bull et sa filiale Amesys, une entreprise française dont on a découvert qu’elle avait commercialisé un système qui permettait à Khadafi d’espionner les dissidents libyens. Coiffé d’une auréole, le gourou avait procédé à un «exorcisme»…

Même s’il n’en parlera pas au cours de sa conférence, l’exemple de Bull concrétise son discours, certes radical, sur «les logiciels malveillants». La Fédération Française des Droits de l’Homme (FIDH) et Reporters Sans Frontières (avec d'autres) n’ont pas co-organisé la rencontre par hasard. La FIDH rappelle par exemple l’histoire de Nabil Rajab, emprisonné pour deux simples tweets contre le gouvernement du Bahreïn.

Pour Stallman, les quatre libertés du logiciel libre sont «quatre nouveaux droits de l’homme» apparus en même temps que l’informatique. Il rejoint les objectifs de la FIDH et de RSF en voulant les faire respecter. Un membre de RSF rappelle toutefois combien les révolutions arabes ont consacré l’importance de Facebook et Twitter. Réponse de Stallman: «Bien sûr, même ces programmes privateurs peuvent apporter du bon. Mais ils n’avaient pas de bureaux locaux en Tunisie ou en Egypte. Aux Etats-Unis, ils seraient au service de l’Etat».

Trêve de pessimisme, Stallman lance une vente aux enchères d’un gnou en peluche (le projet GNU, rappelez-vous), au bénéfice de sa fondation, la FSF. Il orchestre ça d’une main de maître, tentant d’amadouer le public à force d’enthousiastes et répétés «Qui veut un adoraaaable petit gnou, il a besoin d’une famille!». Le gnou part pour 65 euros. Un modeste encouragement financier au très ambitieux combat pour le logiciel libre. 

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