Capture d'écran d'une vidéo de soutien à Vladimir Poutine.
Capture d'écran d'une vidéo de soutien à Vladimir Poutine. - 20minutes.fr

Corentin Chauvel avec Reuters

A quatre jours de l’élection présidentielle russe, que Vladimir Poutine aborde en grand favori, le Premier ministre aura été particulièrement secoué par une opposition tenace, bravant le froid lors de manifestations monstres à Moscou. Une contestation qui, dans le sillage du printemps arabe, s’est beaucoup servie d’Internet et des réseaux sociaux pour faire passer son message.

Malgré le manque d’unité de cette opposition d’un nouveau genre en Russie, les autorités se sont rapidement inquiétées du pouvoir de la Toile. «Le potentiel du Web comme arène de confrontations politiques suscite bien évidemment l'intérêt des autorités russes», confirme Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), dans une étude publiée ce jeudi.

L’idée d’un «contrôle raisonnable» du Web

Illustrant cette inquiétude, le secrétaire du Conseil de sécurité russe (FSB), Nikolaï Patrouchev, a estimé en décembre qu'Internet devrait faire l'objet d'une «régulation rationnelle», militants de l'opposition et simples citoyens ayant utilisé Facebook et son équivalent russe, VKontakte, pour organiser leurs manifestations.

«Chercher à empêcher les gens de communiquer est par principe contre-productif et même immoral», a déclaré Nikolaï Patrouchev dans les colonnes d'Argumenty i Fakty. Toutefois, «on ne peut pas ignorer l'utilisation d'Internet par des criminels et des groupes terroristes. Un contrôle raisonnable, bien sûr, doit être mené en Russie, comme c'est le cas aux Etats-Unis, en Chine et dans de nombreux autres pays», a-t-il ajouté. Déjà, en avril dernier, un haut responsable du FSB avait indiqué que l'absence de contrôle de Gmail, Hotmail et Skype «constituait une grave menace pour la sécurité nationale».

Convoqués par les autorités, les dirigeants de VKontakte, le premier réseau social en Russie, ont rejeté une requête du FSB pour bloquer des groupes d'opposition utilisant le site pour organiser des manifestations. Mais le porte-parole de VKontakte, qui compte des centaines de milliers d'utilisateurs, a précisé n'avoir reçu aucune menace ou pression du Kremlin.

Le «geek» Medvedev a tout compris

Afin de répliquer de manière plus «démocratique», le pouvoir a fait usage d’actions «régulières» telle que l’utilisation de Twitter et la diffusion virale de vidéos de propagande. Mais ses partisans ont aussi répondu de manière plus souterraine en lançant par exemple des cyber-attaques contre les sites de médias indépendants et les réseaux sociaux à l’occasion des législatives, début décembre.

Néanmoins, ce combat 2.0 permet également d’illustrer deux visions d’aborder le Web au sein même du pouvoir. Dmitri Medvedev, qui à 46 ans se revendique comme un «geek» féru de nouvelles technologies, a peut-être davantage mesuré l'ampleur de la colère contre son Premier ministre. Le président russe «comprend tout cela un peu mieux parce qu'il est moins sensible aux théories conspirationnistes», renchérit une source haut placée. Mais sa position est faible, estiment des sources proches des autorités.

Poutine prône un fossé entre Web et télévision

A l’inverse, Vladimir Poutine, qui entend frapper fort contre ces «singes bavards du Livre de la Jungle» comme il les a surnommé lors d’une émission télévisée, «tient à la dichotomie encore très forte entre les médias traditionnels, étroitement contrôlés par l'État, et les nouveaux médias (blogs et réseaux sociaux)», explique Julien Nocetti. «Pour le Premier ministre, maintenir un fossé entre la télévision et le Web lui permettrait de prévenir tout scénario de révolte couplant anciens et nouveaux médias, comme cela a été le cas lors du printemps arabe», ajoute-t-il.

La cyber-guerre devrait ainsi se poursuivre jusqu’à dimanche, et sans doute au-delà. Et même si, dans la réalité, la lutte s’annonce perdue pour les protestataires virtuels, ceux-ci savent qu’ils ont marqué un tournant dans la politique russe, comme l’analyse, lucide, le journaliste d’opposition Sergueï Parkhomenko: «Nous savons que Poutine gagnera le 4 mars. Mais nous voulons faire en sorte que le roi soit nu lorsqu'il entrera au Kremlin, qu'il ne bénéficie plus d’aucun respect.»