Icône de Snapchat sur un smartphone.
Icône de Snapchat sur un smartphone. - LIONEL BONAVENTURE / AFP

Le réseau social préféré des ados pourrait bien devenir celui que les parents détestent le plus, si ce n’est déjà fait. En deux affaires, Snapchat s’est en effet rappelé à leur souvenir de la plus mauvaise des manières, en ce début d’année. Le 1er janvier, c’est d’abord la photo de deux ados surpris en pleins ébats, envoyée sur Snapchat à un cercle restreint d’amis, qui s’est retrouvée sur Facebook et Twitter par l’intermédiaire d’un « ami » mal intentionné. Puis, le lendemain, à Perpignan, c’est la vidéo de ce qui ressemble à un viol qui a fuité sur Facebook, après avoir été postée sur Snapchat, semble-t-il en raison de l’intervention d’une tierce personne, là aussi. Une mauvaise coïncidence pour l’entreprise américaine. A moins que ces deux affaires ne soient aussi le révélateur d’un problème Snapchat…

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Sur Snapchat, pas de contenus viraux

Si les deux affaires ont eu autant de retentissement en France, elles ne le doivent évidemment pas qu’au site lancé par Evan Spiegel en 2011. La plateforme « ne sert que de lieu de passage avant la diffusion vers d’autres réseaux sociaux, explique à Madame Figaro Sophie Jehel, maître de conférences à Paris-VIII. Ensuite, la machine s’emballe et tout le monde s’en mêle. » Sans Facebook et Twitter, qui ont servi à relayer la photo et la vidéo, et sans la lenteur avec laquelle ces deux plateformes ont effacé ces contenus illicites, il est donc certain qu’ils n’auraient pas été vus et commentés dans les mêmes proportions. Ils n’auraient, par ricochets, pas fait non plus les gros titres des journaux et autres médias… et nous ne serions pas en train d’en parler.

Seul, Snapchat n’est tout simplement pas capable de propager des contenus viraux. On n’y trouve ni bouton de partage, ni retweets. Du coup, on y publie une œuvre personnelle, voire intime, non relayable et destinée à un public généralement limité - à moins d’avoir un compte ouvert aux quatre vents et de s’appeler Lady Gaga. Ce qui est censé mettre à l’abri des risques de l’egotrip et de la propagation incontrôlée d’un contenu. En tout cas, quand on en fait bon usage.

Des « boucs émissaires » ?

Paradoxalement, c’est pourtant cette dimension de Snapchat qui a indirectement conduit aux deux affaires de ce début d’année. Car en misant sur l’anonymat garanti par le pseudo, la possibilité de s’adresser à un groupe de destinataires connus et, surtout, le caractère éphémère des messages privés qu’on peut leur envoyer, la plateforme a pu développer chez certains de ses utilisateurs un sentiment de sécurité absolue voire, pour d’autres, une impression d’impunité.

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la presse regorge d’histoires l’illustrant. Des affaires de pédophilie, comme celle qui implique cet entraîneur de hockey du Missouri demandant à un enfant des photos de lui dénudé. De délinquance, dans le cas de ces Floridiens posant avec de la drogue et des armes. Ou encore d’humiliation, en ce qui concerne ces dizaines d’employés de maisons de retraite à travers le pays accusés d’avoir posté des photos avilissantes de pensionnaires sur Snapchat. En France, à l’inverse, les affaires médiatisées impliquant l'appli s’étaient faites plutôt rares. Jusqu’à début janvier.

La ligne de défense adoptée par les auteurs de la vidéo et de la photo est symptomatique du problème. A Perpignan, l’avocate du plus âgé des prévenus a expliqué que « le film [avait] été diffusé sur Snapchat à un cercle restreint de personnes » et « n’avait pas la vocation à être diffusé sur Facebook ». Même chose pour ceux qui ont pris la photo des deux ados en plein acte sexuel. Suffisant pour en conclure qu’ils sont les « boucs émissaires d’un dysfonctionnement d’Internet », pour reprendre l’expression de l’avocate perpignanaise au sujet de son client ?

Deux hommes ont été interpellés pour viol aggravé dans la nuit de dimanche à lundi à Perpignan après avoir diffusé une vidéo des faits sur les réseaux sociaux - Capture d’écran

Déjà épinglé en 2014

Sans préjuger le fond de ces deux affaires (surtout celle de la vidéo du viol présumé) et en se tenant au sujet de l’exposition de personnes sans leur consentement, l’argument peut paraître un peu léger. Après tout, le problème des fuites sur Snapchat est connu depuis plusieurs années. « C’est le mythe de la vidéo éphémère », rappelle ainsi Pascale Garreau, responsable du programme Internet sans crainte. Autrement dit, n’importe quel contenu sur Snapchat peut être sauvé « en faisant une capture d’écran, en l’enregistrant par le biais d’un autre appareil ou en utilisant une application dont c’est la spécialité », détaille-t-elle. Ce qui peut arriver quand le destinataire n’est pas fiable et veut réutiliser le contenu en question à des fins douteuses. Les utilisateurs, victimes ou bourreaux, ne pouvaient l’ignorer.

De son côté, Snapchat ne peut pas être surpris non plus de voir son nom surgir dans la rubrique faits divers. En 2014, la Commission fédérale américaine de la concurrence (FTC) avait très officiellement tapé sur les doigts de son patron, en raison justement de sa promesse non tenue de rendre les photos et vidéos échangées non sauvegardables, entre autres reproches. Mais l’entreprise n’a rien changé.

Le cofondateur et directeur général de Snapchat, Evan Spiegel, en 2013. - J.C.HONG/AP/SIPA

Snapchat court toujours

Contacté par 20 Minutes, Snapchat répond par mail que les « snapchatteurs » ont tous accepté les conditions d’utilisation du réseau en s’inscrivant, et que celles-ci interdisent formellement la publication de contenus non approuvés par les personnes apparaissant à l’image. L'entreprise précise également que des outils de signalement des dérives existent et qu’une équipe de modération est chargée de traiter ces alertes et d’intervenir en cas de besoin. Rien sur les fuites provoquées par la sauvegarde de photos ou de vidéos, en revanche. Un statu quo qui fait dire à Romain Rissoan, consultant spécialiste des réseaux sociaux, que Snapchat n’a tout simplement « pas de politique de gestion des contenus illicites ».

Entre des utilisateurs insouciants et un réseau qui ne semble pas concerné, le tableau n’est donc guère réjouissant. Ces prochains mois, la justice devra pourtant, sans doute, désigner des responsables dans les deux affaires du moment. Sa tâche sera légèrement facilitée par un point juridico-légal : Snapchat, considéré comme un simple hébergeur et soumis à la loi américaine, est intouchable en France.

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