Illustration Facebook.
Illustration Facebook. - SIPANY/SIPA

Le 1er janvier, une photo de deux ados en plein acte sexuel. Le lendemain, la vidéo de ce qui ressemble à un viol. Si vous ne connaissiez pas Snapchat, l’actualité de ce début d’année 2016 a fait ce qu’il faut pour vous mettre au parfum. Mais le réseau social préféré des ados n’est pas venu seul : en créant la polémique, Snapchat a réussi l’exploit d’éclabousser ses concurrents, Facebook et Twitter, où ont été popularisées la photo et la vidéo en question, remettant au cœur du débat les questions du respect de la vie privée et de la complicité de ce type de plateformes.

Des réseaux sociaux « passifs »

Selon la mère de la jeune fille photographiée avec son petit copain, qui s’est confiée à Libération, il aura fallu huit heures pour obtenir de Facebook la fermeture de fausses pages qui y avaient été créées. Encore plus sur Twitter. Pire : dans l’affaire de la vidéo du viol présumé, avant de la supprimer, Facebook aurait d’abord envoyé paître les internautes qui réclamaient son retrait. Explication du site, envoyée aux demandeurs : « Elle n’allait pas à l’encontre de nos Standards de la communauté. »

Le problème n’est pourtant pas inconnu, pour ces plateformes. « Les cas de cyberharcèlement, d’apologies du viol, de violations de la vie privée par la publication de photos et vidéos destinées à un usage privé gangrènent la toile depuis plusieurs mois », accuse dans un communiqué le collectif Feminism vs Bully, créé fin décembre. Or, explique Johanna, l’un de ses membres fondateurs, « personne n’en parle et les réseaux sociaux sont passifs sur cette question ». A commencer par Twitter, qui fait l’objet de la première offensive du collectif. « Ces derniers mois, nous lui avons envoyé plusieurs centaines de signalements de comptes de harceleurs ; un ou deux seulement ont été supprimés », déplore-t-elle.

Ces dernières années, il faut bien reconnaître que les deux médias sociaux les plus célèbres, Facebook et Twitter, ont fait des efforts pour protéger la vie privée de leurs utilisateurs. Le premier a notamment lancé une chasse aux faux comptes, tandis que le second a simplifié sa procédure de signalement avant, fin décembre, de modifier ses conditions d’utilisation pour lutter contre les « conduites odieuses » et autres « comportements abusifs ».

« Nous avons des équipes, notamment francophones, qui travaillent 24 heures sur 24, partout dans le monde, à traiter les signalements, se défend un porte-parole de Facebook. Par ailleurs, nous travaillons avec des associations, qui nous permettent d’être bien informés de ce qui se passe sur le terrain. » Seulement, « aucun réseau n’est parfait », concède le cadre d’une des principales plateformes. Du côté de Twitter, le constat est encore plus direct : « Nous sommes nuls pour gérer les abus et les trolls », avait ainsi reconnu l'ancien PDG de l’entreprise, Dick Costolo, dans un message dévoilé par le site The Verge en février.

La modération, mission impossible

Un aveu inquiétant, quand on sait que la lutte contre les contenus qui relèvent du cyberharcèlement se trouve quasiment entièrement dans leurs mains. En France, la plateforme de la police qui permet de signaler les comportements illicites sur Internet, Pharos, a certes prouvé son efficacité en traitant 138.000 dossiers en 2014. Mais elle n’a pas autorité sur Facebook, Snapchat ou Instagram. Pas plus que l’Union européenne, dont la seule initiative marquante consiste pour le moment en une disposition laissant aux Etats membres la possibilité d’interdire les inscriptions de mineurs de moins de 16 ans sur les réseaux sociaux sans l’aval de leurs parents. « Avec Facebook et Twitter, nous sommes dans la négociation, nous ne pouvons rien leur imposer, même si ce sont des espaces publics », déplore Sophie Jehel, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à Paris-8. Et pour cause : « Ces groupes américains sont des entreprises privées, rappelle Pascale Garreau, responsable du programme Internet sans crainte. Ils font donc ce qu’ils veulent, tant qu’ils respectent le droit local. »

A leur décharge, il faut dire que la tâche est colossale. Dans l’affaire de la photo dénudée des deux ados, 100.000 tweets mentionnant le nom de la jeune fille ont par exemple été recensés par Libération. « Avec un tel nombre de requêtes, on ne peut pas demander aux sites de réagir dans la minute… » fait remarquer Pascale Garreau. « La vitesse de propagation de l’information est trop élevée pour les équipes de Facebook ou Twitter », confirme Max Chouzier, responsable juridique de Reputation Squad. Un facteur qui explique probablement, selon lui, les premiers refus de retrait envoyés par Facebook aux internautes qui ont visionné la vidéo du viol présumé à Perpignan. « Il est très possible qu’un opérateur ait regardé le contenu trop rapidement, et n’ait simplement pas compris de quoi il s’agissait », assure-t-il.

La question du droit à l’oubli

Des deux cas en question, celui des deux ados est le plus complexe. Car très vite, leur nom est sorti. Un hashtag reprenant celui de la jeune fille a été créé sur Twitter, pour l’accabler ou la soutenir, tandis que des groupes Facebook, portant là encore son nom, ont vu le jour pour s’indigner de la publication de la photo. Et comme si cela ne suffisait pas, les créateurs de ces groupes, de parfaits inconnus pour les deux ados, ont cru bon d’illustrer leur page de photos d’une jeune fille censée être la victime. Sauf qu’elles appartenaient à une autre ado, qui n’avait rien demandé et se voyait désormais attribué sur le Web un autre nom. Dans son malheur, la victime du viol présumé de Perpignan aura au moins eu la chance de ne pas voir son nom et son visage divulgués…

Deux hommes ont été interpellés pour viol aggravé dans la nuit de dimanche à lundi à Perpignan après avoir diffusé une vidéo des faits sur les réseaux sociaux - Capture d’écran


Se pose donc également la question du droit à l’oubli. Comment préserver les deux ados d’une mauvaise réputation pour le reste de leur vie ? Heureusement, Google est désormais rodé. L’an dernier, la firme a reçu 77.840 demandes de déréférencement venant de France. En tête des requêtes, des liens vers Facebook évidemment, Twitter et Google Plus apparaissant plus loin dans le top 10. « C’est un vrai travail de fourmi que de déréférencer des centaines ou des milliers de pages compromettantes, mais c’est possible », explique Max Chouzier.

La menace de « L’Origine du monde »

Pour le collectif Feminism vs Bully, l’objectif est toutefois d’agir en amont. Ou en tout cas de pousser les acteurs à agir avant que l’information se propage. « Nous demandons à Twitter de mieux protéger ses utilisateurs, de faire preuve de transparence sur leur modération et de contrôler l’identité des gens qui s’inscrivent, explique Johanna. Mais nous demandons aussi aux autorités de faire plus de sensibilisation, comme elles le font avec le harcèlement scolaire, et surtout de faire pression sur les réseaux sociaux eux-mêmes. »

Si ces derniers ne parviennent pas à convaincre leurs utilisateurs mécontents, ils pourraient bien le payer en justice. Car s’ils sont actuellement protégés par leur nationalité américaine, ce bouclier pourrait prochainement tomber. A la faveur du délibéré qui sera rendu le 12 février dans l’affaire du tableau L’Origine du monde, Facebook pourrait en effet devenir responsable devant la justice française, si celle-ci se dit compétente. Une brèche dans laquelle les victimes de cyberharcèlement insatisfaites des réponses du site pourraient alors s’introduire. « Il y a de grandes chances que la justice dise oui », prédit Max Chouzier. Pascale Garreau, elle, se tient déjà prête.

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