Journalistes tués en Virginie: Les tueurs de masse à l'heure des réseaux sociaux et du direct

DECRYPTAGE Après l'assassinat de deux journalistes en Virginie, «20 Minutes» fait le point avec des experts en psychiatrie...

Philippe Berry

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Au moins deux journalistes d'une chaîne de télé locale en Virginie (Etats-Unis) ont été tués par balles en plein direct le 26 août 2015.

Au moins deux journalistes d'une chaîne de télé locale en Virginie (Etats-Unis) ont été tués par balles en plein direct le 26 août 2015. — Capture d'écran

« J’ai filmé la fusillade. Regardez sur Facebook. » Après avoir abattu deux journalistes en direct – et avant de se suicider – le tireur live-tweet sa virée meurtrière pendant sa fuite. En ligne, à cause de la lecture automatique (autoplay) des vidéos partagées, des internautes deviennent des spectateurs, parfois contre leur gré, d’un double meurtre vu à travers les yeux du tueur. Selon le psychiatre Jeffrey Lieberman, professeur à l’université Columbia, « il s’agit de la première tuerie produite pour les réseaux sociaux ». Et à l’heure des selfies ou du streaming de Periscope, ce ne sera sans doute pas la dernière.

« Plateforme d’exhibition »

En 2007, quand un étudiant massacre 32 personnes sur le campus de Virginia Tech, il envoie une vidéo et des photos à la chaîne MSNBC par courrier postal. En 1999, les deux lycéens de Columbine s’enregistrent pendant des heures et disent vouloir « laisser une empreinte sur l’histoire ». « Chaque tueur de masse a des motivations différentes mais le désir d’être reconnu est souvent un élément commun », note le psychologue Peter Langman, auteur du livre School Shooters. « Avec la viralité des réseaux sociaux, ils peuvent aujourd’hui court-circuiter la case du journal télévisé. »

L’appât de la célébrité instantanée grâce à Facebook ou à Twitter peut-il être un facteur de passage à l’acte ? L’expert en doute. Selon lui, il s’agit surtout du principal vecteur de diffusion de notre époque. Helen Farrell, docteur en psychiatrie judiciaire, nuance toutefois l’analyse. Selon elle, les réseaux sociaux représentent pour certains une « plateforme d’exhibition, ce qui peut avoir des conséquences dramatiques dans les mains de personnes mal intentionnées ».

En diffusant une tuerie en ligne, son auteur « affecte non seulement la vie des victimes et de leurs familles, mais aussi celle des spectateurs et de la société via un traumatisme global », souligne la psychiatre. Leurs buts sont différents mais les méthodes et la stratégie du tueur de Virginie rappellent celles des islamistes de Daesh avec leurs vidéos de décapitation partagées sur YouTube, renchérit Jeffrey Lieberman.

Le danger des imitateurs

C’est le risque n°1 d’une publicité virale. Les fameux « copycats », ces imitateurs qui reproduisent un crime, existent bel et bien. Jeffrey Lieberman rappelle que fin juillet, trois ans et deux jours après le massacre d’Aurora, un homme a ouvert le feu dans un cinéma de Louisiane, tuant deux personnes.

L’expert détaille : « Depuis la petite enfance, notre cerveau est câblé pour l’imitation. On répète les sons entendus. A l’école, si une personne lève la main pour répondre, d’autres suivent. » De nombreux tueurs de masse, ou en série, étudient un modèle, qu’ils considèrent souvent comme un mentor. Un tueur serait-il quand même passé à l’acte, même sans la voie tracée par un prédécesseur ? « C’est impossible à déterminer », répond Peter Langman. « Mais le risque, c’est d’abaisser la perception du seuil de faisabilité d’un crime. » Il invite donc chacun, à commencer par les journaux, à faire « preuve de responsabilité, en couvrant de tels événements sans sensationnalisme et en insistant davantage sur les victimes ». Il conclut : « Il ne faut surtout pas transformer le tueur en anti-héros. »

Que faire si un enfant a vu les images d'une tuerie?

«Les parents doivent bien faire comprendre aux enfants que de tels événements sont au final assez rares et qu'ils vivent dans un monde qui n'est pas dangereux. Les réseaux sociaux peuvent également offrir l'opportunité de transformer leur inquiétude en un sentiment de réconfort en se tournant vers l'entraide de la communauté», conseille Helen Farrell.

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