Vous avez interviewé Johanna Luyssen, rédactrice en chef adjointe de «Causette»

8 contributions
Publié le 8 mars 2012.

VOS QUESTIONS - Johanna Luyssen était l'invitée de la rédaction ...

Que pensez-vous de l'instauration de quotats de femmes en politiques, dans les conseils d'administration des grandes entreprises ?
Je pense que c’est une bonne chose en soi, même si la mesure n’est pas apprécié par toutes les féministes : des gens comme Elisabeth Badinter ou Benoîte Groult ne sont pas d’accord là-dessus. Moi je rejoins plutôt Benoîte Groult, qui dit de cette mesure que c’est une sorte de mal nécessaire : si on le fait pas, rien ne change. On ne peut pas compter seulement sur la bonne volonté des gens... 
 
Vous revendiquez-vous comme un magazine «féministe» ou féminin?
Les deux ! On est d’abord un magazine féminin, et nous sommes intrinsèquement féministes. là où on se différencie des féministes, c’est qu’on n’appartient à aucun mouvement, à aucun parti ou à quoi que ce soit : on est totalement libres, et même si on relaye ce que disent les associations féministes, on n’est pas obligés de les suivre sur tous les terrains et tous les sujets. 
 
A part Causette bien sûr, quel est votre magazine préféré?
Excellente question, il y en a beaucoup !!! Personnellement, j’adore Technikart, Courrier International, Politis...
 
Qu'avez-vous pensé de l'article controversé paru dans Elle sur le "black fashion power”?
Pas beaucoup de bien... Beaucoup de bêtises et de stupidité dans cet article, je comprends le tollé qu’il a suscité. C’est typiquement un article qui aurait pu passer dans notre rubrique “On nous prend pour des quiches”... 
 
Votre femme française préférée de l'année? Homme? 
Elle est plutôt de l’année dernière et ce n’est pas très original, mais Irène Frachon m’a impressionnée par sa ténacité. En homme, bonne question... Ce n’est pas par mauvaise volonté, mais je ne me suis pas posée la question!
 
Allez-vous élire la quiche de l'année?
On l’a déjà élue, à l’occasion de nos trois ans, qu’on a fêtés à Bruxelles le week-end dernier. Ce n’est pas nous qui élisons les quiches d’or, mais les lectrices et les lecteurs : ils ont élu quiche de l’année 2012 des lois américaines très restrictives pour les femmes, les “Fetal Homicide Laws”: en gros elles permettent d’emprisonner des mères parce qu’elles ont perdu leur fœtus, comme par exemple après une chute dans l’escalier ou la prise de drogues... Le mouvement pro-life est de plus en plus puissant aux Etats-Unis : ils osent tout...
 
Il n'y a pas de pub dans Causette. Comment vous financez-vous ?
Par nos lectrices et nos lecteurs ! Hé oui ! L’impression du journal est par exemple financé par les abonnements. C’est assez dingue. Ce mois-ci, on a explosé notre record de pages de pub ; 4 pages sur 100 pages. On a promis de ne jamais dépasser 10% de pub dans la totalité du journal (les autres féminins sont au moins à 40%). Pour nous, ça nous permet d’avoir les mains libres... 
 
Avez-vous votre passeport grolandais? (le président de la présipauté est à la une de votre dernier numéro)
Pas encore et c’est une honte ! En revanche on est devenus totalement Grolandais dans notre cœur après ce numéro fait avec eux : ils ont commenté toutes les pages du magazine, et on a aussi fait poser Francis Kuntz dans le portfolio... 
 
Une journée de la femme, ce n’est pas grotesque? Je pense pour ma part que ce devrait être tous les jours la journée de la femme et de l'homme à part égale. 
Pour nous c’est un peu particulier car Causette a trois ans le 8 mars. Mais votre remarque n’est pas fausse. On a fait un édito dans l’Humanité d’aujourd’hui où on parle de ça en disant : “Si cette journée n’était pas mon anniversaire, elle n’aurait aucun intérêt, si ce n’est de démasquer les gros lourds qui nous entourent. Le 8 mars libère les blagues machos et les pseudo-bonnes intentions dramatiquement sexistes”. Du genre : allez chez Naf Naf en robe, on vous fait -20%! Ah ben merci!
 
“MESSIEURS n'oubliez pas d'acheter des fleurs a votre femme - et plus si vous avez le temps par exemple : nettoyer le parterre et donner un coup d'éponge sur la table et des gros baisers a votre femme Chérie.” Que pensez-vous de cette remarque d’André sur notre page Facebook? Une petite réponse pour lui?
Une réponse à sa chérie, plutôt: Quitte-le!
 
Que peut-on reprocher à la presse féminine quant à l'image qu'elle véhicule des femmes?
Malgré quelques bonnes intentions de départ, la presse féminine enferme les femmes dans des stéréotypes, elle les enferme dans des cases : tu achètes de la mode (régulièrement si possible), tu te fais belle pour ton mec, tu sais bien faire la bouffe, tu travailles aussi un peu, tu es une bonne mère et tu n’oublies surtout pas de ne pas trop l’ouvrir. Voilà en substance le message. Donc, forcément, ça n’incite pas à prendre la parole, à essayer de faire les choses autrement. Et parce que la mode, la beauté et la consommation sont omniprésentes dans ces magazines, on essaye de nous faire croire que les femmes ne sont que des consommatrices débiles. Mais ce n’est pas vrai. Sinon, Causette n’existerait pas et n’aurait pas de lectrices...  
 
N’avez-vous pas l’impression d’aller trop loin dans votre rubrique “On nous prend pour des quiches”? En gros, de voir du sexisme partout? N’est-ce pas parfois simplement affaire d'interprétation? 
Le jour où on fermera la rubrique "Quiches", faute de matière, on fera pêter le champagne !
 
Un magazine «plus féminin du cerveau que du capiton» : pensez-vous vraiment qu’il y ait une pensée féminine et une pensée masculine ?
Ce n’est pas exactement ce qu’on voulait dire avec cette phrase, mais plutôt que Causette veut s’adresser aux cerveaux des femmes plutôt qu’à ses bourrelets...C’est plus sympa et moins répétitif.
 
Vu le succès des mags féminins classiques tels que Elle, Glamour… Pensez-vous qu’il est réellement possible de s’adresser aux femmes sans parler de beauté ? Elles ont l’air de trouver cela vraiment très intéressant.
On le fait depuis trois ans, et ça se passe bien. Il y a plein de filles qui en avaient marre de voir des crèmes de jours et des it-bags en permanence dans les journaux féminins. Nous, on n’a rien contre celles qui aiment ça, mais on pense aux autres. Et elles sont nombreuses... 
 
Selon vous, l’affaire DSK a-t-elle fait avancer ou reculer la cause des femmes? Depuis mai 2011, on semble entendre beaucoup plus la voix des groupes féministes. Qu'en pensez-vous? Le comportement d’Anne Sinclair, qui se dit plus féministe que les féministes, vous a-t-il déçu?
L’affaire DSK a eu au moins ce mérite de mettre en pleine lumière des comportements incroyables et ouvertement sexistes. Une certaine parole des femmes s’est libérée et ça a fait du bien de l’entendre. Quant à Anne Sinclair, ce n’est pas tant son comportement qui m’a agacée, mais plutôt la façon dont les médias la qualifiaient en permanence de “mater dolorosa” qui se sacrifiait pour sa famille en fermant les yeux sur les frasques de son mari. Ca faisait très XIXème siècle comme attitude... Je me souviens des titres “Anne Sinclair brave la tempête”... Heu... Cela m’a toujours mise un peu mal à l’aise.
 
Causette a-t-elle un favori dans la campagne présidentielle?
Surtout pas, on est journalistes ! Donc on n’a pas de favori, et on interroge de manière égale tous les partis politiques dans nos articles.
 
Pourquoi votre magazine s'appelle-t-il Causette? Je vois le lien avec le personnage des Misérables bien sûr, mais que représente Causette pour vous?
Causette c’est aussi la causette, le brin de causette, la conversation. Et Causette c’est une fille, qu’on peut qualifier de normale mais pas banale, une fille enthousiaste, gaie, peut-être un peu grande gueule mais qui a de l’humour, une baroudeuse qui s’intéresse à tout. Voilà à peu près ce qu’on a en tête quand on fait un numéro de Causette. On pense à cette fille. Et nos lectrices lui ressemblent.
 
Pensez-vous que le fait d'enlever "Mademoiselle" sur les formulaires administratifs sert la cause des femmes?
Ce n’est pas la disparition du mot dans la langue française, c’est juste dans les documents administratifs, donc oui, personnellement je suis favorable à cette mesure. Mademoiselle dans les documents administratifs ça ne sert plus à rien : on n’a plus besoin dans la société de différencier les femmes mariées des femmes non-mariées. Donc c’est bien que l’usage administratif suive l’évolution de la société. Après, toutes celles qui ont envie de se faire appeler Mademoiselle en ont le droit ! Je n’ai rien contre !
 
Pensez-vous qu'un homme peut être féministe ? Je me pose la question depuis que j'emprunte le Causette de ma compagne et que j'y trouve plus de plaisir qu'avec L'Equipe
Ca fait plaisir ! Oui, oui, bien sûr qu’un homme peut être féministe, entièrement ! On a déjà fait des articles là-dessus, il y en a beaucoup. Le féminisme, si je puis dire, c’est un humanisme, ça n’exclut personne. Et on est très heureux de lire dans notre courrier des lecteurs des commentaires comme le vôtre.  Par ailleurs on fait la rubrique des Quiches chaque mois, mais on a fait l’été dernier un supplément “homme” avec une rubrique “On nous prend pour des jambons”, parce que je vous signale que vous les hommes, aussi, on vous prend parfois pour des quiches (enfin, des jambons...)
 
Que pensez-vous du manifeste de la sécurité routière “Manifeste des femmes pour une route plus sûre”? Perso, il donne une image de la bonne épouse effacée et du mari viril et indomptable, qui me dérange. Je cite : «La vitesse ne leur fait pas peur. La fatigue non plus. Et ce ne sont pas quelques verres au milieu du repas qui les empêchent de prendre la voiture. Ils conduisent bien. Ils maîtrisent. Ils le disent.»
Je ne l’avais pas vu, ce manifeste. Je suis  sceptique aussi. Ca reflète bien en effet la façon dont on voit les rôles femmes-hommes dans la société...
 
Y a t-il une aliénation des femmes via la presse féminine comme semble le souligner Mona Chollet dans son ouvrage "Beauté fatale" ? Une des éditorialistes de "Be" descend l'ouvrage en expliquant que les femmes doivent surtout se réconcilier entre elles, que pensez-vous de cette réponse ? Les femmes doivent-elles se réconcilier entre elles?
Oui, totalement. Pour avoir lu attentivement le livre de Mona Chollet, j’adhère à sa thèse. Via le diktat des régimes minceur, du it bag, de la crème de jour machin-chose qui efface les rides, via les modes absurdes, via tout ça, via les injonctions perpetuelles, sois belle, sois jeune, sois cool... Après, comme le livre attaque des journaux comme Be, forcément, l’éditorialiste de Be contre-attaque. J’ai lu sa chronique, et je trouve son argument idiot. Mona Chollet ne veut pas taper sur les femmes qui aiment bien s’habiller : elle recommande simplement la vigilance face à certaines dérives des féminins. D’ailleurs, elle parle très très bien du traitement des personnes de couleur dans les féminins (qui en sont absentes), et elle avait écrit ce livre avant l’affaire de Elle et de l’article sur la “blackgeoisie”...
 
Quel est votre parcours et celui des autres rédactrices (en gros)? 
Le mien est banal, école de journalisme et collaborations diverses (Arte.tv, le Figaro, La Vie..). Le reste de la rédaction a un parcours plus atypique : certains avaient des métiers assez étrangers au journalisme avant de travailler à Causette et je trouve que c’est une grande richesse pour le magazine.
 
Ne pensez-vous pas que le plus gros obstacles aux droits des femmes sont les femmes elles-mêmes ? Je suis moi-même féministe, et certaines de mes amies détestent le féminisme, ont parfois des propos peu avancés en matière de droits. Il faut que les femmes changent avant tout autre changement.
Oui, vous avez raison, c’est un obstacle - c’est un peu de la servitude volontaire... Mais ce n’est pas le plus grand obstacle. Quand on arrêtera d’élever les petites filles dans l’idée qu’elles ne seront pas forcément des mamans dans la cuisine, quand on atteindra la parité en politique, quand l’égalité salariale sera atteinte, bref quand dans la société les femmes auront la place qu’elles occupent vraiment dans la vie (c’est à dire la moitié de l’humanité), je pense que ça ira beaucoup mieux de ce côté-là. Et puis, à vos copines non féministes, faites-leur remarquer qu’elles gagnent en moyenne 27% de moins qu’un homme juste parce qu’elles sont nées filles... Et on verra leur réaction...
 
Après autant de siècles de lutte, la plupart des hommes n’ont toujours pas compris l’importance du féminisme pour leur couple et leurs enfants. Comment leur faire comprendre ?
La plupart non, mais certains oui, et le mouvement est bien là. Il faut leur faire comprendre que les rapports hommes-femmes, ce n’est pas une guerre des sexes, mais un partenariat. Et que faire avancer la cause des femmes, ça profite, au final, à tout le monde. 
 
Merci beaucoup de vos questions, très curieuses, et très enthousiastes, et surtout n’hésitez pas, que vous soyez lectrice/eur de Causette ou non, de nous écrire, de nous envoyer vos idées de quiches ou vos remarques sur le magazine.... On est sur Facebook ici : Fb.com/Causette et sur Twitter sur @CausetteLeMag.  A bientôt & merci ;) 
 

---------------------------------------

Présentation du chat:

Un magazine «plus féminin du cerveau que du capiton». Voilà comment se définit le désormais bien installé magazine féminin, qui change, et qui change vraiment. Chez Causette, on cause, mais on évite de causer dans le vent.

Ce jeudi, sera comme chaque 8 mars, la Journée internationale de la femme. Loin d’être une coïncidence, ce sera également l’occasion de fêter le troisième anniversaire de Causette
 
De quoi parler ensemble Journée de la femme: à quoi ça sert? Où en est-on? De quoi débattre presse féminine aussi: Comment Causette conçoit-il l’info à la sauce féminine? Mais existe-t-il une info à la sauce féminine?

Christine Laemmel
Newsletter
La MATINALE

Recevez chaque matin
l'actualité du jour

publicité
publicité
publicité

publicité
Les dernières contributions

Chargement des contributions en cours

Réagissez à cet article
Vous souhaitez contribuer ? Inscrivez- vous, ou .
Confirmer l'alerte de commentaire
Annuler
publicité
publicité
Se connecter avec Facebook
S'identifier sur 20minutes.fr