Vous avez interviewé Marc Roche, auteur du livre «Le capitalisme hors la loi»

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Publié le 11 octobre 2011.

VOS QUESTIONS - Le journaliste financier a répondu à vos questions …

Croyez vous qu'un basculement à gauche, pour la France, en 2012 puisse avoir une influence sur la notation de notre pays? (Arnachoid)

Les agences de notation jugent les fondamentaux d’une obligation et la capacité d’un Etat ou d’une entreprise a assurer le versement du coupon ou du principal. Si la gauche démontre sa capacité à honorer ses engagements, les agences de notation maintiendront le AAA. Si enrevanche, par des promesses dont le coût n’a pas été vraiment calculé, les agences de notation pourraient craindre un dérapage des dépenses publiques qui rend le remboursement de la dette difficile. dans ce cas là la france sera dégradée. il est impératif que la gauche ne s'engage pas dans la voie du déficit budgétaire.

Que répondez-vous à ceux qui disent que l'euro "asphyxie nos entreprises, nourrit le chômage et provoque une grande régression sociale dans les pays qui l’ont adopté et divise des nations européens" (Dupon Aignant, Marine Le Pen) (Mashabe)

L’euro a été longtemps un grand succès et ce n’est pas cette crise qui doit remettre en question la monnaie unique. Il faut simplement qu’à l’avenir, les critères de déficit publics soient respectés et non pas maquillés comme l’ont fait la Grèce, mais aussi l’Italie et la Belgique, voire la France. C’est une question d’éthique.

La Grèce doit-elle rester dans la zone euro? Que pensez-vous de ceux qui disent que si elle retrouvait sa devise, elle pourrait dévaluer et ainsi rembourser plus facilement sa dette? (Julienc)

La réponse est oui. Il n’y a aucun mécanisme prévoyant la sortie d’un pays de la zone euro. A moins de revoir tout le système, on est obligé de respecter les critères qui veulent qu’on aide un pays en difficulté. Toute autre solution nécessite une révision des traités constitutifs de l’euro, ce qui serait une perte de temps.

Qu'elle est votre avis sur l'idée de nationaliser les banques? (notamment BNP Paribas, le Crédit Agricole et la Société Générale). Pour les protéger et ensuite, éventuellement, les revendre plus cher / ou les conserver pour les rendre plus vertueuses? (Fredioe)

La nationalisation des banques est une solution radicale qu’il ne faut prendre qu’en dernière extrémité. Au Royaume Uni, 3 grandes banques ont été partiellement nationalisées. L’Etat est toujours incapable de revendre ses participations vu l’Etat du marché. Une banque nationalisée est trop soumise aux impératifs politiques; ce qu’il faut c’est mieux réglementer les banques et leur imposer des critères draconiens de fonds propres allant au delà du projet de Bâle 3.

L'austérité, dès mai 2012, est-elle inévitable en France, quel que sera le prochain président de la république? (Fredioe)

Malheureusement, tel est le cas. Il faut réduire l’endettement et en terminer avec les niches fiscales. La classe moyenne va devoir se serrer la ceinture, les riches payer plus d’impôts, mais il faut à tout prix protéger ceux qui sont en situation de précarité. Après tout, c’est cela le modèle français.

L'assurance vie, que tout le monde conseille, reste t`il le placement bancaire le plus sur et qui rapporte le plus? (trocadero)

Je ne suis pas là pour donner des conseils en placement ! Il y a des spécialistes pour cela et je vous conseille de les contacter. :-)

Pensez-vous sérieusement qu'il est possible aujourd'hui de contrôler le secteur financier, sachant que beaucoup d'états dans le monde représentent en fait avant tout les intérêts de quelques uns, d'où le désordre mondial constaté mais qui n'est que la conséquence de la religion du marché libéral. Ne pensez vous-pas plutôt que ceci va continuer de se dégrader jusqu'à la fin suite aux guerres ou à la dégradation de l'environnement. En clair, y a t il encore un avenir possible en dehors de la loi de la jungle. (brazz)

C’est tout le problème. Pour contrôler efficacement le système financier, il faut une volonté politique qui aujourd’hui est inexistante. Prenons l’exemple des paradis fiscaux. En 2009, le G20 a mis les paradis fiscaux au ban de l’humanité mais rien n’a été fait en pratique. Pourquoi? Tout simplement parce que chaque grand Etat a son ou ses paradis fiscaux qu’il entend maintenir pour y mener des opérations à l’abri des regards. Les Etats-Unis ont ainsi le Delaware, un Etat où sont immatriculées la quasi totalité des entreprises américaines afin de payer moins d’impôts et d’échapper aux impératifs de sécurité de leur activité. Le Royaume-Uni a les Îles Caïmans, 5e place financière mondiale, où sont enregistrés la quasi totalité des hedge funds, ainsi que les iles anglos-normandes. La chine a Hong Kong, l’Inde a l’Ile Maurice, l’Arabie saoudite a Dubaï, l’Allemagne et la Belgique ont le Luxembourg, la Suisse a le Tessin, la France a Andorre et l’Italie a Monaco. Et ainsi de suite pour une suite sans fin.

Bravo pour votre livre "La banque", un excellent livre à conseiller. (who_care)

Je vous remercie, cela me met du baume dans le cœur.

J'attends avec impatience la banqueroute de notre système que peut-on faire pour l'accélérer? (lesonducanon)

Je suis un libéral, certes choqué, certes indigné par les dérives des financiers, mais qui reste fondamentalement attaché au capitalisme et à l’économie de marché. C’est comme la démocratie, le seul système qui marche faute d’en avoir trouvé un autre. Seul le capitalisme crée la richesse, simplement celle ci doit être plu équitablement distribuée, et surtout les acteurs financiers doivent être soumis à une réglementation tatillonne, afin d’éviter conflits d’intérêts, évasion fiscale, cupidité et risques systémiques.

Pourquoi les entreprises cotées en bourse ne se comportent pas comme Air Liquide à l'égard de leurs actionnaires en leur attribuant des actions gratuites et un dividende majoré si le porteur détient les titres pendant plus de 2 ans? Pour moi, c'est tout de même un gage de lisibilité dans les comptes qui permet de n'être que peu affecté par la spéculation. On en a eu la récente confirmation au travers du cours, peu affecté ces derniers temps, ainsi qu'en 2008/09. Je pense également que si les français croyaient davantage à leurs entreprises et à leur Nation, il ne resterait qu'une part modérée de leur capital aux fonds rapaces. (Prenez l'exemple du Japon). Quel est votre avis? (Claire1987)

Les entreprises cotées en bourse se comportent avec le même sentiment d’impunité que les sociétés privées. En versant de gros dividendes à leurs actionnaires, elles musèlent toute opposition de leur part. Les syndicats aujourd’hui sont marginalisés. Elles agissent également masquées, en se servant de paradis fiscaux qui permettent de brouiller les pistes. Pourquoi LVMH a t’elle lancé une OPA “amicale” sur Hermès via des structures complexes immatriculées dans l’un des paradis fiscaux les plus sulfureux (argent de la drogue...) qu’est le Panama? Là est la question.

Pourquoi le lobby bancaire est si féroce dans le monde et notamment en France? (Iruna)

Le lobby bancaire est omnipotent dans tous les pays. C’est du au fait des moyens qu’il met en œuvre pour émasculer toute tentative de réglementation. A titre de comparaison, Goldman Sachs emploi des centaines de lobbyistes à Washington pour défendre ses intérêts alors que l’ONG Global Witness, qui défend la transparence dans le négoce des matières premières, ne dispose que d’un analyste couvrant les transactions financières. Deux poids deux mesures à l’avantage du lobby bancaire. Le grand problème est l’absence de contre pouvoir: ONG manquant de moyens, médias en crise, analystes muselés, actionnaires indifférents et pouvoirs publics qui ferment les yeux. S’ajoute au poids du lobby bancaire le poids du réseau des complices que sont les bureaux d’audit, les cabinets juridiques ou les consultants qui eux mêmes sont en situation de cartels. Cette situation est déprimante.

Comment expliquez-vous qu’aucun responsable de la crise de 2008 n’ait été condamné? (Iruna)

Cela s’appelle l’impunité des banquiers. Pourquoi la justice n’a-t-elle pas poursuivi ceux qui ont été responsables de la chute d’établissements bancaires? A écouter les banquiers, la négligence, l’égo surdimensionné, ou la simple bêtise ne sont pas des crimes. Le problème est que les dossiers financiers sont complexes et indigestibles pour un jury constitué de citoyens peu versés dans les arcanes des marchés. Le manque de volonté politique d’engager des poursuites contre les fautifs est également en cause. Le citoyen a toutes les raisons d’avoir le sentiment de s’être fait avoir.

Pourquoi tant de conflits d’intérêts entre politique et financier? (Exemple de Draghi ?) (Iruna)

Le cas Mario Draghi illustre jusqu’à la caricature les conflits d’intérêts des banquiers. Lorsqu’il était directeur du trésor italien, Mario Draghi a confié la plus belle privatisation, celle de l’organisme des hydrocarbures Eni, à Goldman Sachs. En remerciement sans doute de cette aide, il a été recruté comme associé à prix d’or par Goldman Sachs. Son titre officiel était “vice-président pour l’Europe entreprise et dette souveraine”. Il affirme qu’entre 2002 et 2005, lorsqu’il était chez Goldmann, il ne s’est pas occupé de dette souveraine. Or, son titre indique le contraire et il est probable qu’il a assuré le suivi du contrat grec contrairement à ce qu’il a affirmé devant les députés européens. L’autre conflit d’intérêt est politique. Les hommes politiques sont fascinés par la finance, surtout ceux de gauche qui ont déréglementé le secteur financier alors que la droite s’est concentrée sur la réforme du marché du travail, la réduction de l’état-providence et le monétarisme. Clinton, Blair, Prodi, Schröder, DSK, et Bérégovoy ont supprimé toutes les barrières imposées aux opérateurs financiers. Or, que constate-t-on? Le secrétaire d’Etat au trésor de Clinton, Robert Rubin, ex-Goldmann Sachs, a quitté la politique pour diriger le Citigroup. Blair, après avoir été premier ministre, a rejoint JP Morgan. Prodi a travaillé chez Goldman Sachs, Schröder a été recruté par Gasprom. Des membres des cabinets DSK et Bérégovoy ont travaillé dans la finance…. Le monde financier a phagocyté la politique, ce qui est dangereux pour la démocratie.

Que pensez-vous de la taxe tobine? Voici ce qu'a dit DSK à son sujet : "Nous ne pouvons continuer à fonctionner avec un système dans lequel quelques individus prennent des risques qu’à terme tous les contribuables, comme vous et moi, doivent payer. Le secteur financier est à l’origine d’innovations d’une telle importance qu’il est probablement impossible d’établir une taxe sur les transactions que les contribuables éventuels ne pourront éviter. Cette taxe ne sera donc pas fondée sur les transactions, mais sur autre chose". Bref, DSK était d'accord pour une taxe mais il jugeait la taxe tobine inefficace. Qu'en pensez-vous ? (HerveT)

Il est essentiel de taxer les transactions financières pour alimenter les caisses publiques qui sont lourdement en déficit. Apres tout, le contribuable a sauvé les banques en 2008-09 et doit aujourd’hui se serrer la ceinture en raison des politiques d’austérité provoquées par cette assistance. La taxe tobine pourra être revue en fur et a mesure du retour de la bonne santé économique. Ce n’est donc pas une mesure permanente mais passagère afin d’aider les Etats, les entreprises, les particuliers touchés par la crise.

A part une crise majeure (et serait-ce vraiment utile?), quelles solutions sont-elles à envisager pour obliger mondialement à une responsabilisation légale des opérateurs financiers? il semblerait que la dissociation entre les ordres et les effets soit ce qui permet ce qui arrive aujourd'hui. Comment lier à nouveau les opérations financières et le réel de la production et de la force de travail? (bartlebyforsure)

Au cœur de nos problèmes figure le sentiment d’impunité des opérateurs financiers. A ce jour, aucun banquier n’a été inquiété, jugé, ou condamné, même dans les cas de fraude avérée ou de grave négligence. Bon nombre de responsables de l’écroulement des banques ont même été promus. Jean-Pierre Mustier, l’ex-patron de Jérôme Kerviel, qui a dû démissionner de la Société Générale à la suite du scandale, a retrouvé le même travail, directeur de la banque d’investissement, un an plus tard, chez Unicredit. Ce n’est qu’une exemple parmi 100. Antigone Loudiadis, la banquière de Goldman Sachs, responsable du maquillage des comptes grecs en 1999-2000, a été par la suite promue PDG de la compagnie d’assurances maison de Goldman Sachs. Enfin, et c’est peut-être le cas le plus grave, le futur président de la BCE, Mario Draghi, a été banquier chez Goldman Sachs entre 2002 et 2005 et, à ce titre, n’a pu que participer indirectement à l’opération grecque. A titre de comparaison, à Londres, la ville dans laquelle je vis depuis 30 ans, un adolescent qui a volé une bouteille d’eau dans un supermarché lors des émeutes de cet été a été condamné à six ans de prison ferme en justice expéditive. C’est choquant.

Peut-il y avoir un écroulement de la finance (style gros collapsing apocalyptique) ou bien les Chinois rachèteront à bas prix? (lorrainematern)

Le danger systémique est constitué cette fois par la dette souveraine, pas par la bulle financière. L’autre menace est le maque de capitaux des banques mais ni le premier cas ni le second ne devraient conduire à un “écroulement” de la finance. En effet, à l’inverse des années 30, la coopération internationale est en vigueur. Et surtout, pour la zone euro, existe la BCE dotée de moyens suffisants pour parer toute éventualité. Toutefois, un écroulement de l’Espagne provoquerait un risque pour l’ensemble du système financier.

Pensez-vous qu'un scénario type hyperinflation (1923/Deutschland) ou même grosse inflation type Argentine risque d'arriver? (lorrainematern)

C’est peu probable, en raison de la chute attendue du prix des matières premières, résultat des difficultés économiques actuelles. Le grand danger c’est le problème de la dette, des ménages des entreprises et des États, pas l’inflation.

Je vous remercie de toutes ses questions d’actualité qui sont traitées dans mon livre : "le capitalisme hors la loi"

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Présentation du chat :

A travers une grande enquête internationale au plus près du système financier, Marc Roche dresse le portrait inquiétant d'un système capitaliste spéculatif qui multiplie les risques d’aggravation de la crise économique  en continuant à contourner les règles et autres interdits… Comment le lobby bancaire arrive-t-il à ses fins? Pourquoi les agences de notation sont-elles devenus si influentes? Pourquoi les banques françaises se retrouvent-elles dans la tourmente? Les politiques y peuvent-ils quelque chose?

Marc Roche est correspondant financier du Monde à Londres. Il a publié «La Banque: comment Goldman Sachs dirige le monde» aux éditions Albin Michel en 2010.

Son livre «Le capitalisme hors la loi», publié aux éditions Albin Michel, est disponible pour 19 euros.


C.G.
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