VOUS AVEZ INTERVIEWÉ - Dimitri Houtcieff, professeur, vous a répondu...
Dimitri Houtcieff est professeur à la Faculté de droit d'Evry et il a été membre du Conseil scientifique de l'Université Evry Val d'Essonne. Engagé dans le mouvement des enseignants-chercheurs, il a répondu à vos questions sur les raisons de cette mobilisatio
n:
Afin de clarifier le but de la recherche pouvez-vous donner des exemples d'inventions issus de la recherche qui nous servent dans la vie de tous les jours?
Paujo
Les exemples sont innombrables! Mais en droit, évidemment, ils sont peu nombreux: les juristes n'inventent rien! Ceci démontre, en passant, qu'on ne peut pas juger toutes les disciplines suivant les mêmes critères! On ne peut pas juger des bons professeurs de droit en fonction de leur nombre de brevets, pas plus qu'on ne peut juger un bon chimiste au nombre de textes de lois qu'il a rédigés!
Pourriez-vous expliquer au commun des mortels à quoi correspond:
1) les tâches administratives?
2) la recherche en droit ou en lettres?
picsou
Les enseignants sont tenus, effectivement, d'accomplir des tâches administratives. Par exemple, en plus de mes activités de professeur de droit, je dirige les diplômes de Master de droit des affaires, de licence de droit, un institut universitaire professionnel. Concrètement, cela me conduit à prendre certaines décisions administratives, à participer à l'organisation matérielle des examens, à répondre aux questions des étudiants. C'est le moins. Cela me paraît naturel. Pour autant, ces tâches administratives ne donnent que très rarement lieu à des "modulations" de service. Ce n'est pas parce que l'on assure ces tâches que l'on assure moins d'enseignement. IL arrive que ces fonctions donnent droit à des primes, mais elles sont limitées et plafonnées.
Encore une fois, ces tâches administratives ne donnent qu'exceptionnellement lieux à des diminutions d'heures de cours. Au fond, la plupart du temps, ce sont les présidents d'université qui bénéficient de telles décharges...
Quant à définir la recherche en droit - qui est la seule matière où j'ai quelques compétences pour le faire - ce n'est pas facile. Contrairement à ce que l'on croit parfois, les études de droit n'exigent pas que l'on ingurgite des textes indigestes. Elles exigent au contraire beaucoup de réflexions. La recherche en droit poursuit cette réflexion. Il s'agit d'interpréter les règles de droit, d'interpréter les lois, pour en retirer et en comprendre le véritable sens. C'est un travail très important, parce que le droit n'est pas toujours écrit dans la loi. C'est un travail difficile, parce qu'il faut rechercher les textes et les décisions applicables... mais évidemment, c'est un travail qui ne donnera jamais lieu à aucun brevet!
Que pensez vous du système français d'organisation des universités qui est pyramidal le président dirigeant tout de l'enseignement de la recherche des personnes au contraire des universités américaines comme Harvard qui est multipolaire conseil scientifique pour le choix des recherches etc?
chaac
Pour l'instant, le Président dirige pas tout dans l'université. Et je vais vous le dire : pourvu que cela dure! Nous voulons être évalués par des scientifiques, et sur le fondements de critères scientifiques... non pas pour des considérations purement financières et pour réaliser de petites économies...
Quelle différence faites-vous entre un «poste» et un «travail»?
LDEG
L'enseignement et la recherche sont plus qu'un travail. L'enseignant chercheur ne se considère pas en poste. Nous avons davantage une mission : celle de porter ceux qui se présentent à l'université, d'où qu'ils viennent, quelles que soient leurs origines, vers l'excellence. Cette mission est, je crois, digne. Le gouvernement, et le président de la République - qui a après tout a été formé par mes collègues de l'Université de Nanterre - pourrait par instant, témoigner d'un peu de reconnaissance plutôt que se borner à affirmer, comme l'a dit Nicolas Sarkozy, que les prix Nobels et les succès de l'université française sont "l'arbre qui cache la forêt". Comme l'a dit Axel Khan ce samedi, je crois que beaucoup de mes collègues ont été blessés par ces propos présidentiels. Beaucoup sont blessés, aussi, par ces projets de textes émanant souvent de gens qui ne connaissent pas l'université.
L'autonomie des universités ne devrait elle pas s'accompagner de contrat à durée déterminée pour les chercheurs enseignants?
delubac1
Tout est ouvert. Tout doit être mis sur la table. D'ailleurs, ces contrats existent: certains personnels extérieurs à l'université sont recrutés sur la base de contrats à durée déterminée. Plus spécialement, les jeunes chercheurs, ceux qui font leur thèse, quand ils sont payés - ce qui est très rare et résulte d'une évaluation, justement - n'ont droit qu'à des contrats d'un an renouvelable... et quoi qu'il arrive, il leur est impossible de bénéficier de ces contrats plus de cinq ans...
Monsieur le professeur, pourquoi êtes vous contre l' évaluation des professeurs des Universités? Les profs du secondaire sont évalués, pourquoi pas les profs des universoyés?
TVM
Bien sûr, il faut les évaluer. Mais veut-on les évaluer «économiquement», les payer moins pour qu'ils travaillent plus mal, ou veut-on se donner les moyens d'une véritable évaluation scientifique? Le débat n'est pas celui de l'évaluation: tous mes collègues sont favorables à l'évaluation. Le problème est que le gouvernement ne propose pas d'évaluation, mais sous couvert d'une prétendue évaluation, des mesures de gestion du personnel à l'économie.
Comment refuser une réorganisation complète de la recherche quand on constate les faibles résultats qu'elle obtient face aux moyens phénoménaux dont elle dispose? Deuxième question: votre credo, l indépendance, n'est-il justement votre plus gros défaut?
Parabolik
Je ne peux pas laisser dire que l'université n'a que de faibles résultats. Le gouvernement lui-même, lorsqu'il s'agit de communiquer à l'étranger sur le fameux «classement de Shangaï» est bien contraint de reconnaître que nous avons de bons résultats, notamment compte-tenu de nos faibles investissements ! Le gouvernement lui-même est obligé de reconnaître que ces classements ne reflètent d'ailleurs pas la réalité de l'enseignement français: il suffit pour s'en convaincre de consulter le site de l'ambassade de France au Japon, qui défend la recherche qui est critiquée en France.
Mais ce n'est pas l'essentiel!
L'université regroupe de nombreuses disciplines, on ne peut pas juger ses performances sans prendre en compte les spécificités des disciplines. Et si on le faisait, on serait tout de même contraint de reconnaître les qualités du modèle universitaire français. Pardon de le dire, mais quand Sciences-po Paris - dirigée par Richard Descoing qui est chargé de préparer la prochaine réforme du lycée - recrute les 10 meilleurs lycéens d'un établissement défavorisé, l'université française est chargée, avec moins de moyens et sans sélection, de porter tous les autres vers l'excellence. Elle se tire bien, avec peu de moyens, d'une mission que personne d'autres n'assure.
Messieurs (et mesdames) les chercheurs: ne pensez-vous pas qu'il soit légitime que l'état, au travers des présidents d'université, garde un droit de regard sur vos travaux ? Il s'agit d'argent public tout de même !
bettyboop
Si, je pense que c'est parfaitement légitime. L'Etat et, plus encore, les usagers du service public de l'éducation. Encore faut-il qu'il dispose des bons instruments pour évaluer nos travaux. Ce qu'on nous propose, ce n'est pas un droit de regard sur nos travaux, en réalité, ce sont des économies réalisées sur le dos, si j'ose dire, de la qualité de l'enseignement.
Comment garantir l'indépendance des recherches si celles ci sont influencées par des financement priver? Comment maintenir une bonne qualité de la recherche sans la rendre dépendant du privé avec cette nouvelle reforme?
marxeco
On ne peut pas! Avec cette réforme, telle qu'elle est présentée, l'indépendance ne peut pas être garantie! Elle est bradée. L'état ne veut plus payer: il se désengage et laisse les universités «gérer» l'enseignement comme une petite entreprise commerciale...
Pourquoi les enseignants français refusent-ils d'être évalués tous les 4 ans. Au Québec, ils sont évalués tous les ans. Dans toutes les entreprises privées, il y a des entretiens de fin d'année. Et c'est pas pour passer devant le peloton d'exécution. C'est une occasion de se revaloriser. Pourquoi les enseignants français refusent-ils cette évaluation, qui a surtout du positif? Ne sont-ils vraiment que des ânes refusant le moindre mouvement? Oui, j'en suis de plus en plus convaincu. Des ânes susceptibles comme des vieilles filles, en plus.
Alsacien allboche
Je le répète parce que c'est crucial! Les enseignants veulent l'évaluation. L'argument selon lequel nous la refuserions est tout simplement un argument de propagande! La meilleure preuve est, comme je l'ai dit plus haut, que nous sommes d'ores et déjà évalués. Simplement, nous voulons une évaluation objective et scientifique, non pas une évaluation de façade, destinée à masquer des décisions purement budgétaires.
Je connais quelques enseignants chercheurs; certains sont surtout enseignants, on ne les voit jamais ou très rarement dans des labos de recherche, d'autres viennent faire leur recherche dans les labos chaque fois que leurs enseignements leur en laisse le temps. Devant cette constatation, je vous pose la question sur la raison de cet état de fait, en clair qu'est ce qui peut motiver un enseignant chercheur à faire de la recherche et non de se consacrer exclusivement à ses cours (y compris heures supplémentaires, colles, etc...) - Est ce qu'il y a des contrôles sur les recherches faites par les enseignants chercheurs: rapports, articles, évaluations (a quelle fréquence) et est ce que cet aspect va changer avec la nouvelle loi?
jjtoto
Les professeurs et maîtres de conférences du supérieur sont enseignants et chercheurs à la fois. Ils concilient ces deux activités qui font partie de leur mission. Effectivement, les travaux des universitaires font l'objet d'évaluations, multiples. Par exemple, un maître de conférences doit, avant d'être nommé, soutenir une thèse devant un jury. Une fois que cette thèse a été soutenue, il lui faut encore passer devant les instances des universités pour être recruté comme maître de conférences. Ceci veut dire qu'une personne peut consacrer environ 5, 6 7 ans à rédiger une thèse, pour finalement n'être jamais recruté par aucune université, parce que son évaluation n'aura pas été bonne. La carrière universitaire est très sélective. Elle exige beaucoup d'investissements de ceux qui la choisissent, et ils ne sont jamais certains que ces investissements seront payés de retour ! Je le répète, j'ai beaucoup d'amis qui ont écrit des thèses et n'ont pas passé cette rampe de l'évaluation. J'ajoute que la rédaction de la thèse, pour la plus grande partie des chercheurs n'est absolument pas rémunérée...
Je suis étonné de voir que les enseignants se refusent à être évalué sur leurs résultats. Ce doit être l'un des seuls métiers où cela existe. Que reprochez-vous au projet en question? est-ce lié à cette nécessité d'évaluer les enseignants chercheurs? Le domaine des recherches et des thèmes de recherche ne doit pas dépendre uniquement des chercheurs mais aussi des politiques qui directement et indirectement financent la recherche. Les politiques eux sont évalués par les élections. La sécurité nécessaire à la recherche ne me semble pas être uniquement appréciable par les chercheurs ou enseignants
béniat
Les enseignants-chercheurs ne refusent pas d'être évalués. J'irai plus loin, ils le demandent ! La question est seulement de mettre en place une véritable évaluation. Le décret sur le statut des enseignants chercheurs ne propose pas cette véritable évaluation. Il met en place un simulacre d'évaluation, notamment durant les 4 premières années de son entrée en vigueur, par le conseil scientifique. Concrètement, cela veut dire que les membres de ce conseil, qui n'est qu'une instance administrative, évalueront les enseignants. Concrètement encore, cela veut dire que des chimistes devront évaluer des historiens, que des historiens devront juger des juristes, que des juristes devront noter des mathématiciens ! Tout cela n'a pas de sens évidemment ! Mais ce simulacre d'évaluation permettra au président de l'Université, dont les pouvoirs sont largement renforcés, de justifier des décisions de modulations des services! Evidemment, les présidents d'universités jugeront en fonction de critères budgétaires! Evidemment ils ne tiendront pas compte de cette "pseudo-évaluation", qui n'a de toutes les façons aucun sens ! D'une certaine manière, il est difficile de leur reprocher : contrairement à ce que l'on dit, les budgets des universités, notamment les petites universités, sont en diminution...
Arrivez-vous à rester calme et à prendre du recul lorsque vous prenez connaissance de la considération que nos concitoyens portent à votre corps de métier (je parle de ces gens qui généralisent en partant du pire)? Si oui, quelles sont vos techniques pour relativiser et garder votre flamme et votre vocation intactes (y arrivez-vous d'ailleurs)?
nilslof
C'est dans les périodes de tempêtes qu'il est nécessaire de rester calme. Et nous vivons une tempête. Contrairement à ce qu'on lit, ici où là, les manifestations de cet ordre sont très rares. Pour ma part, c'est la première fois, depuis que je suis enseignant que je fais grève : et je suis enseignant depuis 1995...
Il est temps que les enseignants se lèvent pour défendre l'université mais cette lutte ne se cantonnera-t-elle pas à une défense catégorielle des acquis? Combien d'enseignants ont soutenus la lutte des étudiants les années passées?
radenec
Cette question est importante. Nous n'avons pas appelé les étudiants à nous rejoindre, parce que nous ne voulons pas «récupérer» les étudiants. Cela dit, nombre d'entre eux suivent notre mouvement parce qu'ils sont conscients que c'est l'avenir de l'université qui est en cause. Certes, il faut bien l'avouer de nombreuses fois, les enseignants n'ont pas soutenu les mouvements des étudiants. Mais comme je l'ai répondu précédemment, la grève est très inhabituelle à l'université et notamment en droit. Il est rare que les professeurs fassent grève... Je le redis, pour nous, c'est une première le plus souvent!
Combien sont-ils ces étudiants chercheurs ou ces chercheurs et que cherchent-ils, car vu le nombre de brevets déposés en France par apport aux Etats-Unis je me dis qu'ils sont sûrement trop nombreux... Qui les financent?
Fulg41
Il ne faut pas tout mélanger, et c'est bien l'amalgame que tente de faire passer le gouvernement avec ce projet de décret. Tous les chercheurs ne déposent pas de brevets! La recherche existe en histoire, en lettres, ou en droit, qui est ma discipline. Or on ne dépose de brevets dans aucune de ces disciplines. Le classement des universités, qu'agite le gouvernement, est un faux argument. Par exemple le classement de Shangaï s'appuie, entre autre critère, sur l'obtention de prix Nobel: le prix Nobel de droit n'existe pas... ce critère ne peut pas être pris en compte pour le droit par exemple.
Seriez-vous prêt à changer ou êtes-vous allergique à tout changement?
Troglodite
Au contraire, nous sommes pour un changement qui nous apparaît nécessaire: la question n'est pas celle du changement, mais des modalités du changement, qui doivent à l'évidence être discutées avec la communauté universitaire.
Le chat est fini...