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Publié le 28 octobre 2008.

VOUS INTERVIEWEZ - Le philosophe Peter Szendy analyse les mystérieuses obsessions mélodiques dans «Tubes. La philosophie dans le juke-box» (Minuit). Il vous a répondu...

Qu'est-ce qu'un tube? Et quels sont ses effets? On se réveille un matin avec une chanson dans la tête, qui ne nous lâche plus. On voudrait penser à autre chose. Impossible. Sa mélodie nous parle de nos secrets les plus intimes, elle qui, pourtant, est si banale...

Le philosophe Peter Szendy analyse ces mystérieuses obsessions mélodiques dans «Tubes. La philosophie dans le juke-box» (Minuit). Il vous a répondu:

Ses dernières réponses:

charlot | 27.10.2008 - 13h42
Alors comment faire pour me sortir Francky Vincent de la tête?
Je ne suis malheureusement pas médecin, ou otologue, ou ototubologue, bref, je n'ai pas de solution miracle. D'autant moins que moi aussi je souffre parfois pendant des jours de ce qu'on appelle en allemand «Ohrwurm», en français des "vers d'oreille". On dit qu'une solution, mais je devine qu'elle ne vous consolera pas, c'est de remplacer la mélodie virale par une autre. Ce qui, du reste, en dit long sur cette interchangeabilité des mélodies obsédantes, non seulement sur le marché, où elles doivent se ressembler toutes, mais aussi dans la psyché. C'est-à-dire , en termes plus triviaux, dans notre crâne.

michel30610 | 28.10.2008 - 16h03
Bonjour! Je suis très souvent harcelé dès le matin par pas forcément un tube mais une chanson de mon juke box intérieur! Pas moyen de s'en débarrasser, alors je monte dans ma "montagne" (pieds des Cévennes) le chanter et chanter d'autres... Suis-je normal? Mais bon sang, ça fait du bien!
Avant de vous répondre, et ce ne sera pas une réponse d'autorité, car je ne me sens pas très normal non plus, j'ai envie de vous demander si quelqu'un vous entend.

weismuller | 28.10.2008 - 15h51
Monsieur, je tenais à vous remercier de la qualité de vos réponses. Vous êtes parmi les meilleurs intervenants de cette rubrique.
Merci à vous, c'est un plaisir de pouvoir partager des questions qu'on se pose tous, avec des approches, des vocabulaires, des outils, et des expériences diverses.

pete | 27.10.2008 - 12h57
Le pire, c'est quand les publicités se servent des mélodies les plus entêtantes pour faire passer leur slogan. Exemple: «Oui j'l'adore» par une célèbre mutuelle d'assurance. Déjà que je n'aimais pas la chanson, avec le slogan, ça devient de la torture mentale.
Comme je le disais en réponse à l'une des questions précédentes, cette fonction publicitaire des mélodies entêtantes est structurellement inscrite en elles. On dirait qu'elles sont faites pour ça. Et, à défaut de servir une publicité, elles sont au service, pour ainsi dire, de leur auto-publicité. Ça fait partie de leur "être-re" (lire ci-dessous, ndlr).

damlam | 27.10.2008 - 11h53
A mon avis, c'est moins grave d'avoir une chanson qui nous revient sans arrêt dans la tête que d'avoir une musique de publicité qui nous obsède contre notre volonté. Quand on en arrive là, le publicitaire a gagné. Non?
Je ne suis pas sur de bien comprendre la différence que vous faites. Car la chanson aussi souvent nous obsède contre notre volonté. A tel point qu'elle devient en quelque sorte une publicité d'elle-même. Peut-être vous souvenez vous d'une publicité proprement virtuose d'il y a 6 ou 7 ans pour le Club Med. Elle utilisait le pouvoir des tubes ou des chansons populaires qui nous obsèdent. Elle disait: «Qu'est-ce qu'on attend...» et évidemment on avait déjà répondu ventriloqués que nous sommes par la chanson: «pour être heureux». Or, la réponse écrite en toutes lettres sur l'affiche c'était: «pour être - re». C'était génial. Ils avaient gagné. Et au passage, ils disaient aussi ce qui pourrait être à la fois le mot d'ordre de tous les tubes et celui du marché: «être -re», c'est-à-dire être heureux dans le «-re», dans la répétition éternelle de la consommation. Ça m'avait amusé à l'époque, tout en me donnant beaucoup à réfléchir. J'y voyais presque un énoncé philosophique, comme ceux qu'on peut lire sous la plume d'un Hegel ou d'un Heidegger: «Etre-là», «Etre-pour-la-mort», ... Etre -re, donc, comme une détermination fondamentale de l'Homme. Qu'en pensez-vous? Moi, pas beaucoup de bien.

Pierre75 | 28.10.2008 - 08h25
Mais pourquoi 20minutes.fr illustre-t-il un sujet sur les tubes par deux photos de nanas en dessous affriolants?
N'est-ce pas la question du cliché justement?

Zeta_Reticuli | 28.10.2008 - 15h44
C'est quoi la différence entre un tube et un classique? est ce qu'un tube d'un jour peux devenir un classique 20 ans après?
Comme j'ai essayé de le dire en réponse à l'une de vos questions, il y a dans le tube, ou plus exactement dans l'idée du tube, dans le concept du tube,quelque chose que, en termes savants, on pourrait appeler «l'auto-référence». C'est-à-dire que le tube parle de lui-même, de ce qu'il fait, de ses effets, de sa banalité, de son interchangeabilité avec tous les autres. C'est peut-être ça qui fait la différence entre un tube et ce que vous appelez un «classique».

cho7 | 28.10.2008 - 15h32
Bonjour Monsieur Peter Szendy. En tant que musicien, je suis effaré de voir que 80% des tubes grand public tournent sur la même série de 4 accords (Em/C/G/D pour les intimes), transposés éventuellement selon la voix du chanteur (par exemple Am/F/C/G) Ne serait-ce pas ça un tube? Un compositeur «qui ne se mouille pas trop» pour plaire au public qui n'aime pas trop les chansons trop déstructurées, trop novatrices? Ces 4 accords enchaînés «sonnent» bien, et mathématiquement ça tourne rond également. De plus nos oreilles y sont habituées. Mais quelle plaie d'entendre des albums complets tournant sur ces 4 accords légèrement revisités...
En effet, et c'est bien pour ça que la musicologie n'a rien à dire sur les tubes. Musicalement, il ne s'y passe rien. En tout cas, r
ien qui corresponde aux critères de l'originalité ou du style tels qu'on les a hérités de la musique romantique. Et c'est bien pour ça qu'il est si difficile de parler des tubes, car franchement, les paroles non plus n'ont rien de bien remarquable. L'intérêt des tubes, si je puis dire, c'est qu'ils nous présentent le cliché lui-même dans toute sa puissance. Or, le cliché, on ne peut pas se permettre de le négliger aujourd'hui, de rester muet devant lui. Car des clichés, il y en a tant, il y en a sans doute de plus en plus. Nous vivons parmi les clichés, nous respirons des clichés. Les clichés nous ventriloquent avant même que nous parlions. C'est notre responsabilité que d'arriver à en dire quelque chose.

Valmont | 28.10.2008 - 09h10

Un tube c'est du marketing. Du Libéralisme sonore. Tout ce dont il faut se débarrasser. Changeons de civilisation.
Oui, absolument, le tube c'est le marché, c'est même pourrait-on dire avec Boris Vian, la Bourse en musique. Propos très actuel en ce moment de crise du système capitaliste. Boris Vian dit exactement, en parlant d'un éditeur de musique uniquement intéressé au profit, qu'il est "décidé à jouer à la chanson comme à la bourse". C'est l'un de mes points de départ dans l'analyse que je tente de faire du phénomène économique des tubes. Le problème, c'est que cette économie on ne s'en débarrasse pas si simplement. Elle a des racines très profondes, comme la civilisation elle-même pour reprendre votre mot. Elle a des racines tellement profondes qu'un philosophe allemand, Walter Benjamin, a pu comparer l'économie capitaliste à la logique de notre inconscient: ne dit-on pas couramment qu'on investit, qu'on retire des bénéfices psychiques etc... Freud lui-même d'ailleurs comparait l'appareil psychique à une entreprise commerciale, avec de pertes et des profits. Bref, c'est à cette profondeur-là que travaille le tube, en articulant puissamment la psyché individuelle et le marché capitaliste.

Sicotine | 28.10.2008 - 09h13
Un tube qui nous importune, c'est assez bien décrit dans la chanson de Yves Montant: «Trois petites notes de musiques.» Quant à savoir pourquoi une chanson plutôt qu'une autre, je ne sais pas... et vous?
Oui, vous avez raison, la chanson de Yves Montant décrit très bien l'effet des tubes en général, et ce n'est pas la seule. Beaucoup de tubes (j'en donne un certain nombre d'exemples dans le livre) parlent de l'effet des tubes en général. Pensez à Claude François, «ça s'en va et ça revient», comme le tube lui-même qui nous vient à l'esprit, nous obsède puis nous lâche. Et la chanson continue: «c'est fait de tous petits riens». Non seulement donc, les tubes décrivent volontiers leur va et vient obsédant dans notre mémoire, mais ils disent aussi leur propre banalité. «De tous petits riens» ou encore dans «L'histoire d'un amour» de Dalida, «c'est l'histoire d'un amour éternel et banal», ou encore dans «Désir désir» de Laurent Voulzy: «Toutes les chansons racontent la même histoire» ou enfin, mais on pourrait multiplier les exemples, dans le titre de BB King, c'est la «Same old story, same old song».
Donc, je ne voudrais pas être injuste avec les tubes en disant qu'ils sont tous pareils. Mais il faut bien prendre en compte le fait que ce sont eux-mêmes qui le disent, et que donc, leur interchangeabilité fait partie de leur être. C'est pourquoi votre question c'est LA question même des tubes : pourquoi une chanson plutôt qu'une autre?

Gpasdepseudo | 27.10.2008 - 20h26
Je préfère écouter des morceaux super bien construits que je ne garderai pas forcément en tête dans la totalité, qui ne passeront pas forcément à la radio, mais que j'écouterai encore dans 10 ans. Tandis qu'une ritournelle à deux balles (couplet, pont, refrain) qu'on écoute 15 jours puis après plus jamais... Enfin bon, écouter Lorie ou Tokio Hotel à 15 ans, ça se comprend, à 25 ans c'est déjà plus grave, non?
15 ans dites-vous puis 25 ans. Ça fait 10 ans de différence. Le problème du tube, c'est qu'il a cette capacité inouïe à enjamber ces 10 ans. Il a ce pouvoir de nous faire franchir l'abyme du temps qui a passé. A l'écoute d'un tube qu'on a écouté quand on avait 15 ans, et qu'on réécoute à 25 ans, ou à 35, ou à 45, on est saisi par un morceau de passé qui revient comme si on y était. Fellini, le cinéaste, a une très jolie phrase là-dessus: il dit que s'il devait résumer son existence, il devrait le faire avec une banale petite chansonnette, quelques notes,qui auront formé en quelque sorte la bande son de sa vie.

Valmont | 28.10.2008 - 15h02
Monsieur Szendy, pensez-vous que la civilisation du Tube est une civilisation du déchet, du décervelage et donc jetable ?
Le tube c'est-à-dire la mélodie obsédante, a en effet un lien étroit avec le rebut, le cliché, l'usure, bref ce qu'on rejette après consommation ou ce qu'on recycle. Il y a un grand film que je vous conseille de voir si vous ne le connaissez pas ( j'y consacre un chapitre de "Tubes") c'est "M le maudit" de Fritz Lang. Le héros ou plutôt l'anti-héros, un meurtrier pédophile, est obsédé par une mélodie classique de Grieg, qui est devenu un tube du répertoire symphonique. Et c'est parce qu'il la sifflote tout le temps qu'on finit par le retrouver. Or, qui est-ce qui le retrouve? Ce ne sont pas les policiers mais des mendiants, c'est-à-dire des chiffonniers, des gens qui ont par excelle
nce à faire avec les déchets. Comme si Fritz Lang nous disait au fond : la mélodie obsédante est un déchet parmi d'autres, c'est ce qui reste du marché des marchandises qui circulent, marchandises que l'on ne cesse de voir aussi exposées dans le film.

weismuller | 28.10.2008 - 14h26
Un vrai grand tube, son succès ne se dément pas avec le temps qui passe, non? Un vrai grand tube: Le zizi!

Vous pensez à l'organe lu
i-même? Ou à ce grand tube de Pierre Perret «Tout, tout vous saurez tout sur le zizi»? Il est clair en tout cas que la logique du  tube c'est celle de l'érotisme, et même de l'auto-érotisme puisque le tube chante avant tout qu'il s'aime lui-même, et c'est pour ça que si souvent nous sommes obligés de l'aimer.

charlot | 27.10.2008 - 11h26
Pourquoi je ne peux plus me sortir Francky Vincent de la tête depuis vendredi?
Théodor Reik, un  psychanalyste disciple de Freud, que je cite dans «Tubes», fait l'hypothèse que les mélodies obsédantes cherchent à nous dire quelque chose. C'est-à-dire que quelque chose cherche à se frayer un chemin de notre inconscient à notre conscient, et c'est difficile car nous résistons. Un bon exemple, c'est Claude (Pierre Arditi) dans le film d'Alain Resnais «On connaît la chanson»: il est obsédé par la chanson de Gainsbourg «Je suis venu te dire que je m'en vais». Et pour lui, c'est une manière de se dire qu'il voudrait quitter sa femme Odile (Sabine Azema). Dans ce cas, il est très clair ( trop clair même) que le tube qui nous hante est une structure d'aveu. Ce n'est pas nécessairement votre cas j'imagine. Et d'ailleurs, j'essaye de critiquer ou en tout cas de nuancer cette interprétation psychanalytique du tube. Le tube est une structure d'aveu mais sans qu'on puisse nécessairement savoir ce qu'il voudrait nous faire dire à nous-même. C'est un aveu à soi, mais vide en quelque sorte, comme si la chanson de Gainsbourg disait: je suis venu te dire... (tout n'importe quoi, ce que tu voudras) et puis je m'en vais.

ziedjo | 27.10.2008 - 17h43
Qu'est-ce qu'un tube? Mon père m'avait sorti une phrase que je trouve assez formidable: «Par définition, un tube c'est creux». Et quand on entend les tubes de variétoche française, on ne peut qu'adhérer à cette vérité. Non?
Je me suis aussi souvent posé la question, et je continue de me la poser: pourquoi est-ce que Boris Vian, lorsqu'il a inventé cet usage argotique du mot tube, en remplaçant le mot utilisé précédemment ("saucisson"), a choisi précisément cette forme? Une forme longue, creuse en effet, une forme qu'on peut raccourcir ou rallonger à volonté. Je ne sais toujours pas. Peut-être avez-vous une hypothèse? LA mienne, c'est que dans un tube (que ce soit en musique ou en plomberie) on peut tourner en rond. Et que un tube ça se bouche, ça s'engorge :c'est ce que j'essaye de montrer, c'est ce qui se passe quand il y a de l'obsession mélodique; c'est que quelque chose s'est bloqué, que le courant ne passe plus, on n'en peut plus. En même temps, le tub
e, lorsqu'il se débouche ce peut être aussi un grand moment d'enthousiasme, une émotion incomparable, un flot d'affect. C'est ce que j'appelle dans le livre "l'engouement". Un mot, un vieux mot, qui veut dire à la fois l'engorgement et, dans un sens plus récent, l'envolée enthousiaste.

nilslof | 27.10.2008 - 15h42
Bonjour Monsieur Peter Szendy. Quel public espérez vous toucher avec ce livre? Je n'en vois pas la portée philosophique dans présentation que 20minutes.fr nous propose. Pourriez vous nous éclairer? Merci.
Bonjour. Merci pour votre question. C'est aussi une question que je me pose. La philosophie ne s'est jamais intéressée aux tubes, et il paraît étrange qu'elle le fasse. Pourtant la philosophie dans laquelle je crois, celle que j'essaye de pratiquer, tente de s'étonner justement de ce qui paraît banal ou évident. C'est même une des plus vieilles définitions de la philosophie: s'étonner. Et ce dont il faut s'étonner c'est justement ce qui paraît le plus évident, or le tube c'est l'évidence même, c'est une chanson tellement banale qu'on ne l'écoute même plus, qu'on ne sait plus comment l'écouter. En même temps, les tubes forment non seulement notre paysage sonore (on les entend partout) mais aussi notre inconscient collectif. Dans leur banalité même, ils véhiculent des valeurs que peu à peu nous faisons nôtres, des valeurs qui sont celles de l'échange (voir du libre-échange), de l'interchangeabilité, etc... Ils sont une manière unique, puissante, forte, d'articuler logique du marché et celle de la psyché, de l'inconscient. C'est ça qui m'intéresse d'un point de vue philosophique, mais aussi politique
.

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