VOUS INTERVIEWEZ - Marc Elie, directeur adjoint du Centre franco-russe de recherche en sciences humaines et sociales de Moscou, vous a répondu...
Vous vous posez des questions sur la Russie? Ses manœuvres en Géorgie? Ses relations avec la France et l'Europe? Marc Elie y a répondu ici-même. Ce chercheur a soutenu en 2007 une thèse de doctorat sur les anciens détenus du Goulag en URSS à l'EHESS. Il vit aujourd'hui en Russie depuis quatre ans et, depuis 2006, il est directeur adjoint du Centre franco-russe de recherche en sciences humaines et sociales de Mos
cou (MAEE/CNRS).
Ses dernières réponses:
AmauryD | 02.09.2008 - 15h41
J'ai oublié de poser ma question : Comment sortir de ce conflit sans risquer l'arrêt de l'approvisionnement en gaz/pétrole et sans se ridiculiser?
L'approvisionnement en gaz et pétrole n'est pas menacé pour le moment. Sauf à imaginer un scénario de relations exécrables avec la Russie, la sortie de conflit ne passe pas par l'arrêt des livraisons en matières premières. Quant au ridicule, est-ce vraiment un concept géopolitique? L'Europe va aller mettre les mains dans le cambouis diplomatique. Dans ce genre de situation, on met forcément sa réputation en jeu. Mais il faut y aller franchement, sans illusion, en veillant à ce que le soin du compromis ne devienne pas compromission.
tsar | 02.09.2008 - 15h40
La Russie n'est plus la super puissance d'antan mais l'empire anglo-saxons non plus... Leurs exactions le 11 septembre puis les invasions de l'Afghanistan et de l'Irak le prouve... Mais une alliance entre la Russie, la Chine et l'Iran et quelques autres ne constituent-ils pas une hyper puissance militaire suffisamment forte pour stopper les ambitions criminelles des anglo-saxons et de leurs complices temporaires?
Vous allez vite en affaire! Je ne crois pas à la possibilité de telles alliances, et encore moins à leur confrontation. Le risque est plutôt que chaque puissance y aille de son scénario irakien, en essayant d'installer des régimes amis dans ce qu'elles considèrent leur zone d'influence.
Pour empêcher de tels cauchemars de se réaliser, on ne peut compter que sur des négociations et des organisations internationales fortes et légitimes.
daz | 02.09.2008 - 15h32
Bonjour, Par delà la nécessité de la «copropriété Pétersbourgeoise» de se créer des ennemis, n'est-il pas aussi légitime pour le pouvoir russe de penser que des missiles US ou OTAN basés en Pologne ou par le futur, par exemple en Ukraine ou en Géorgie, ne sont pas vraiment diriger vers l'Iran mais bel et bien vers la Russie ?
Je crois que les Etats-Unis et l'UE ne donnent pas de gages suffisants à la Russie concernant sa sécurité. Effectivement, si d'aventure des bases américaines s'implantaient en Ukraine, la Russie aurait toute raison de craindre pour sa sécurité. Il y a bien des accords internationaux régulant l'installation de missiles en Europe, mais il n'est pas bien sûr qu'ils pèsent bien lourd avec la nouvelle donne des relations interantiones depuis une dizaine d'années. On a vu ce qui s'est passé avec le traité ABM.
C'est là que se situe le problème central des relations entre la Russie, les Etats-Unis et l'UE: l'échec relatif des négociations sur le futur de l'Europe et de l'espace postsoviétique depuis les années 1990 (arsenaux nucléaires stratégiques, tracés des frontières et sort des "conflits gelés", et aussi approvisionnement en énergie) a laissé un vide inquiétant.
AmauryD | 02.09.2008 - 15h28
La Géorgie est entrée en guerre contre un pays plus fort qu'elle. Tout comme n'importe quel autre Etat, la Russie avait le droit de se défendre pour repousser l'envahisseur. Ce qui fut fait. Ce qui est intolérable, c'est de reconnaître l'indépendance de régions séparatistes encore rattachées à la Géorgie. Le seul problème, c'est la puissance de la Russie. Elle contrôle le gaz, le pétrole et maintenant, l'oléoduc traversant l'Ossétie et la Abkhazie en provenance de l'Asie. Que faire contre ça?
L'oléoduc dont vous parlez ne passe pas en Abkakhazie et Ossétie. Il n'est pas contrôlé par la Russie. La Russie contrôle l'approvisionnement en gaz de certains pays européens (pays Baltes, Pologne, Ukraine, Biélorussie, en particulier). Certains Etat, comme l'Italie et l'Allemagne, sont dépendants de la Russie pour le gaz à hauteur d'un tiers. Ce n'est pas vrai du tout pour le pétrole. Enfin, la Russie n'a pas l'intention de se servir des hydrocarbures pour faire chanter l'Europe, en tout cas pour l'instant. La Russie est intéressée à la stabilité de ses ventes de matières premières en Europe. Pourquoi la puissance de la Russie est-elle en soi un problème?
Bern | 02.09.2008 - 15h21
La Russie ne joue t'elle pas avec le feu a reconnaître les républiques sécessionnistes de Georgie? Cela ne risque t'il pas de provoquer la volonté de sécession de provinces russes (Tchétchénie, mais Ossétie du Nord et bien d'autres)
Oui, la Russie devrait redouter que les républiques du Nord Caucase, intégrées à la Fédération de Russie, ne voient dans l'issue du conflit russo-géorgien le signe que les choses bougent à nouveau au Caucase et que cela ne ravive les visées séparatistes. Le Kremlin espère que les régimes dévoués et dicatoriaux qu'il a installés en Tchétchénie, en Ingouchie et au Daghestan vont tenir les choses en main. Rien n'est moins sûr.
alucard2 | 02.09.2008 - 15h07
Quelles réelles menace l'Europe (et la France en particulier) peuvent être opposées à la Russie? Poutine se balade t'il toujours avec un fusil et des fléchettes hypodermiques sur lui? Y a-t-il un risque de boycotte sur la vodka?
Poutine est un maître en arts martiaux, il n'a pas besoin de fusil. A l'inverse, un boycott sur la vodka ne fait pas peur à l'Europe! les Polonais et les Finlandais en ont des tonneaux entiers.
david91300 | 02.09.2008 - 14h08
Bonjour, ne pensez-vous pas que toutes cette affaire autour de la "malheureuse petite Géorgie" face au "grands méchants Russes" est orchestrée de toutes pièces par les gouvernements et médias occidentaux. et que l'attitude ferme des Russes et due aux nombreuses provocations des USA (installation du bouclier antimissile, des pseudo révolutions qui n'ont rien de spontanées en Ukraine puis en Géorgie en passant par l'arrivée au pouvoir de chef d'états inféodés aux USA dans les pays Baltes ou la Pologne par exemple)?
Je ne distingue pas l'orchestration dont vous parlez, ni dans les médias, ni dans la politique. Au contraire, on remarque des analyses très diverses et même franchement opposées, par exemple sur la question des "provocations des USA" que vous évoquez. Dans la presse française, nombreux sont ceux qui pensent que donner la sensation à la Russie qu'on l'encercle par l'OTAN et par un bouclier antimissile est une erreur. C'est aussi mon avis.
Les Etats baltes et la Pologne, démocraties membres de l'UE, ne sont pas "inféodés" aux Etats-Unis! Simplement, nombreux sont les Baltes et Polonais qui pensent que seuls les Américains sont à même de leur offrir une protection militaire efficace contre ce qu'ils ressentent comme de l'agression de la part de la Russie. Là aussi, on peut difficilement leur donner tort.
freeBix | 02.09.2008 - 14h45
Le président géorgien a-t-il foncé tête baissée sur un petit chiffon rouge tel un taureau pas très fin? Comment expliquer son attitude? Qu'espérait-il?
Je n'ai pas de réponse à cette question. Dans les premiers jours du conflit, beaucoup pensaient que M. Saakachvili était tombé dans un piège tendu par les Russes, et qu'il aurait réagi de manière disproportionnée à une provocation des Russes ou des Ossètes. L'idée a été aussi émise, dans la presse russe, que M. Saakachvili procédait à la réintégration systématique des régions séparatistes de Géorgie: cela aurait commencé par l'Adjarie (sans violence), puis l'Ossétie (par la force), avec enfin l'Abkhazie. En tout cas, il faut voir que le jeu des provocations réciproques entre troupes russes et ossètes d'un côté et forces géorgiennes de l'autre autour de la ligne de démarcation n'a pas cessé depuis plusieurs années. Cet été, nous avons assisté à l'intensification de ces provocations de part et d'autre: avions espions, tirs de roquette, attentats, etc. Il est bien possible qu'il n'y ait pas eu de plan d'action bien clair avant le conflit ni d'un côté, ni de l'autre. Il peut s'agit d'un phénomène d'escalade des violences dans un contexte très tendu depuis plusieurs mois.
juve64 | 02.09.2008 - 12h35 envoyé depuis mon mobile
Comment se fait-il que deux républiques fassent partie d’un autre pays, i.e. la Géorgie? Je ne comprends cet échafaudage.
Pendant l'Union soviétique (avant 1991), trois territoires situés dans la République socialiste soviétique de Géorgie disposaient d'une relative autonomie: l'Ossétie du Sud (région autonome), l'Abkhazie et l'Adjarie (républiques autonomes). Cette construction complexe était le fruit de la «politique des nationalités» du pouvoir soviétique, qui donnait aux peuples sur certains critères la possibilité d'accéder à une forme d'autonomie territoriale au sein des républiques qui composaient l'URSS. Les nouveaux Etats formés après l'effondrement de l'URSS ont hérité de cette organisation administrative. C'est ainsi qu'il y a dans la Fédération de Russie actuelle une république du Tatarstan, avec de forts attributs d'autonomie, par exemple.
En Géorgie, la sortie de l'URSS s'est très mal passée: elle n'est pas parvenue à reforger l'unité territoriale héritée de la politique soviétique des nationalités, et s'est enferrée dans une guerre pour récupérer l'Abkhazie et l'Ossétie séparatistes. Après 1992, ces deux territoires ont été soumis à un règlement international, dans lequel la Russie a joué le plus grand rôle. Les conflits ont été «gelés»: d'un côté, la Géorgie ne pouvait plus récupérer par la force ces territoires, mais de l'autre, ces derniers n'accédaient pas à l'indépendance.
François | 02.09.2008 - 11h53
Les medias n'ont pas l'air objectifs concernant le conflit entre la Russie et la Georgie. Connaissez-vous des sources assez objectives, et des articles ou des vidéos qui font une synthèse du conflit et des problèmes? Les Russes sont-ils favorables à Medvedev et Poutine? Quelles ont été les réactions après les «élections»?
Pour avoir une vision la plus complète possible des événements, il faut lire plusieurs journaux, ce qui est facile avec Internet. Pour l'instant, je n'ai pas vu d'article faisant le tour complet de la question, car le conflit est trop récent. Mais il y a eu de bonnes analyses partielles dans la presse française ("Autopsie d'un conflit" dans le Monde du 30 août sur le déroulement du conflit; la tribune de Salomé Zourabichvili dans le même journal daté du 21 août; les papiers de Daniel Vernet au début du conflit, toujours dans «Le Monde»). Si vous le pouvez, lisez la presse étrangère, russophone, bien sûr, mais aussi anglo-saxonne et germanophone.
Oui, les Russes soutiennent Medvedev et Poutine dans ce conflit en particulier, mais aussi en général. Ce soutien n'est pas enthousiaste, il est souvent une vieille routine de plébiscite des puissants en place. Il s'exprime souvent aussi parce qu'il n'y a pas d'alternative (pas d'élections libres, pas d'opposition, pas de liberté des médias).
Poupée | 30.08.2008 - 22h01
Est-ce que les US en crise, ne jouent pas à divers degrés avec l'austérité de cette image pour garder leur pouvoir et faire basculer la balance de leur coté? et surtout comment au milieu de 2 puissances trouver un juste équilibre alors que l'Europe n'en ai qu'à ces balbutiements?
ajmb64 soulevait le même problème des marges de manoeuvre de l'Europe entre les Etats-Unis et la Russie. Mais nous ne sommes plus au temps de la guerre froide. Il n'y a plus, se faisant face, deux superpuissances idéologiquement opposée et animant des blocs. La Russie n'a pas de rôle messianique dans le monde actuel. Elle n'est pas une superpuissance. Quant aux Etats-Unis, le conflit géorgien les préoccupe fort: c'est un revers de plus en politique étrangère pour l'administration Bush, mais surtout, c'est la perspective de conflits futurs, de problèmes supplémentaires. Les Etats-Unis n'ont rien à gagner au conflit dans le Caucase, au contraire. L'Europe pourrait jouer un vrai rôle. Par le passé, elle n'a pas brillé par sa faculté de régler les conflits. J'espère que cela va changer et que l'Europe saura proposer une vraie solution pour la Géorgie.
ajmb64 | 30.08.2008 - 16h51
Ne surtout pas sous estimer la Russie. Leur esprit ne fonctionne pas comme le nôtre, le passé l'a prouver. Poutine tire les ficelles et s'en sort très bien; il a du gaz du pétroles et l'esprit communiste sommeil toujours en lui. L'Europe n'existe pas, et pourtant s'il y a un problème s'est sur le territoire Européen que tout se passera, une fois de plus. Bush est cinglé on le sait il joue les gros bras mais ils sont bien chargés ces bras, l'Irak, Israël, Palestine, Afghanistan....Il me semble que c'est la Géorgie qui a ouvert le feu, alors laissons régler entre eux le fruit de leurs œuvres. Qu’en dites-vous?
Je ne suis d'accord ni avec votre vision des choses, ni avec les conclusions pratiques que vous en tirez. Vous présentez les choses comme s'il s'agissait d'un conflit entre la Russie et les Etats-Unis, et plus précisément, entre Poutine et Bush. Cette vision cynique ne correspond pas à la réalité. Les Etats-Unis ne peuvent pas tout, comme la montrée la guerre en Géorgie.
Si c'est bien sur le territoire européen qu'il doit y avoir des problèmes (par exemple, en Transnistrie, république séparatiste à l'intérieur de la Moldavie, à la frontière avec la Russie et l'Ukraine), ce qu'à Dieu ne plaise, alors il y a d'autant moins de raison de laisser Russes et Américains d'arranger entre eux!
Il est regrettable que l'Europe n'ait pas de politique étrangère commune à l'échelle de son poids économique. Le sommet d'hier 1er septembre autorise à quelques espérances: l'Europe a pu montrer un front relativement uni (contrairement à 2003 au début de la guerre en Irak). Bien sûr, elle n'a pas décidé de sanction contre la Russie, étant donné les approches divergentes des Etats membres. Mais elle propose d'actives démarches diplomatiques pour trouver une solution au conflit.
Poupée | 30.08.2008 - 22h01
La Russie bien souvent fascine et effraie. Cela vient-il du fait de son lourd passé politique, de sa culture orientale, ou du parfum qu'elle transpire pour nous occidentaux, ce parfum de secrets et de mystère?
La Russie est effectivement un pays fascinant pour beaucoup d'Européens (C'est moins vrai pour les nouveaux Etats membre de l'UE, qui gardent en général mauvaise mémoire la période soviétique). Cette fascination est d'ailleurs réciproque. Quant à la peur, elle vient chez les Européens premièrement du souvenir de la guerre froide (peur du conflit nucléaire, secret entourant l'Union soviétique), deuxièmement de la méconnaissance des réalités d'un pays réellement difficile à appréhender car très grand, très divers socialement et ethniquement et troisièmement de la violence du régime actuel en Russie.
Abbadon | 29.08.2008 - 16h25
N'y a t-il pas une vision "par défaut" négative des médias français de la Russie, de la liberté qui existe, du pouvoir d'achat, etc.
Je crois que la vision des choses des médias français est très polarisée. C'est visible dans la crise actuelle entre la Russie et la Géorgie: certains journalistes et experts sont compréhensifs à l'égard des opérations militaires russes en Géorgie, d'autres soutiennent le président géorgien, Mikhail Saakachvili.
Pour ce qui concerne la situation intérieure en Russie, les médias français donnent dans l'ensemble une vision négative de la Russie, vous avez raison: jusqu'au début des années 2000, c'était l'image de la mafia et de la prostitution qui dominait, outre le conflit en Tchétchénie. Depuis l'arrivée au pouvoir de Poutine, et après une courte période plutôt favorable à ses réformes, c'est la vision d'une diminution des libertés publiques qui prédomine dans les médias. C'est elle aussi qui prévaut chez les experts. En ce qui concerne le pouvoir d'achat, tout le monde s'accorde sur son augmentation.
duchnocke | 29.08.2008 - 17h08
Mise à genoux par la dictature communiste, affaiblie par le dépeçage de ses anciennes provinces, enfin la Russie se réveille. Trois hyper-puissance apparaissent, Les USA, la Chine et la Russie, C'est une grande chance pour la paix, le monde trouvera plus facilement son équilibre, les Américains vont réfléchir avant de bombarder l'Iran. Non?
Je suis plus pessimiste que vous, bien que, effectivement, je suis d'accord avec le constat que la perspective d'un monde unipolaire contrôlé par les Etats-Unis s'éloigne de plus en plus. Mais: 1) La Russie n'est pas une grande puissance. Elle aspire au rôle de puissance régionale dans la sphère de l'ancien empire russe et soviétique. Il n'est pas du tout sûr qu'elle y parvienne. A l'ouest il y a l'Union européenne et l'OTAN; en Asie centrale, il y a la Chine et les Etats-Unis qui entendent exercer une influence; au Caucase il y a ... le Caucase! avec tous ses problèmes et ses potentialités de conflit.
2) Les Américains réfléchissent depuis longtemps déjà sur l'opportunité de bombarder l'Iran, ils n'ont pas attendu la crise géorgienne pour le faire. Ils s'efforcent de faire plus de multilatéral, et ils ont justement besoin du soutien de la Russie dans ce dossier. En quoi un conflit avec la Russie pourrait-elle faire diminuer le danger iranien? nullement, bien au contraire, l'Iran se servira de l'impossibilité des Russes et des Américains de trouver un terrain d'entente. 3) La situation quand chaque puissance fait sa politique d'influence, ses guerres, etc. et suit ses "intérêts nationaux" augmente la probabilité des conflits. C'est l'un des enseignements du premier XXe siècle.
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