VOS QUESTIONS - Il vous a répondu sur les espions...
Constantin Melnik, ancien coordinateur des services de renseignement français sous la présidence du Général de Gaulle, sort
«Les Espions - Réalité et fantasmes» au éditions Ellipses. Il a répondu à vos questions:
Sa dernière réponse:
a4c4244 | 04.05.2008 - 11h58
Est-ce une vie stressante, où on est toujours sur ses gardes?
La réponse est malheureusement positive. Une vie d'homme des services secrets qu'il s'agisse d'un officier de la Centrale, d'un chef de poste à l'étranger, ou surtout d'un agent est terriblement stressante. Et il vaut mieux pour sa tranquillité d'esprit d'être employé à la Sécurité Sociale...
Johnny Depp | 05.05.2008 - 15h04
D'après vous, le rapport Echelon est-il une réalité déconcertante ou une utopie supranationale?
La question du rapport échelon est essentielle. Malheureusement, si je crois être un bon spécialiste du renseignement humain j'avoue ma totale nullité en matière technologique. Je pense qu'il ne s'agit d'une utopie mais d'un moyen d'intercepter tout ce qui se dit ou se chuchote, ce qui me paraît prodigieusement dangereux pour les libertés publiques.
Olivier | 02.05.2008 - 13h31
Est-ce bien vous qui vous cachiez derrière le pseudonyme «Ernest Mignon», auteur d'un savoureux ouvrage de citations du Général de Gaulle paru au début des années 60?
Je vous remercie beaucoup pour l'adjectif savoureux, et je dois avouer que c'est bien moi qui me suis caché derrière le pseudo d'Ernest Mignon. En effet, je constatais un abîme entre la réalité des faits sous de Gaulle qui a abouti d'ailleurs à mai 68 avec l'apparence par trop honorable qu'on voulait lui donner.
Yoann | 05.05.2008 - 17h22
Aujourd'hui, une discipline prend de plus en plus d'ampleur dans le monde de l'entreprise : l'intelligence économique. Développée (il me semble) à l'origine aux Etats-Unis, notamment par d'ancien agents de la CIA, elle permet par des moyens «légaux» d'accéder à de précieuses informations, notamment sur la concurrence. Pensez-vous que les entreprises restent dans la légalité, ou es-ce qu'un pourcentage conséquent utilise des moyens moins légaux, l'information "noire" comme on l'appelle?
La question est intéressante mais extrêmement complexe. L'intelligence économique est à la mode en France mais elle n'est pas aussi développée qu'aux Etats-Unis. Là-bas, de véritables services secrets, procurent aux entreprises tout les renseignements concernant leur concurrents. A tel point que c'est devenu presque qu'aussi banal de souscrire une assurance. Toutefois il ne faut pas trop exagérer la menace que représente ces entreprises américaines, comme on le fait trop souvent en Occident. Certes, certaines ont la tentation d'employer des moyens illégaux mais d'autres protègent leur client contre toute entreprises adverses visant à lui voler ses secrets industriels ou les déstabiliser.
minoucha | 05.05.2008 - 17h36
Nous savons tous comment les pays occidentaux ont utilisé les islamistes dans les pays arabes nationalistes et inamicaux (de notre point de vue) Ben Laden et les islamistes afghans se sont retournés contres leurs protecteurs de la CIA, n'y a-t-il pas risque que ceux que nous «utilisons» fassent de même et se retournent contre la France?
Je pense qu'il n'y a aucun risque pour la raison très simple que Ben Laden était utilisé contre les Soviétiques et nous nous utilisons des Islamistes modérés contre des extrémistes fanatiques. Il y a peu de chance que ces hommes admirables changent de valeur.
minoucha | 05.05.2008 - 17h31
Justement j'ai été passionnée il y a qq année par une série TV "Die rote kapelle" (l'orchestre rouge) Faut il comprendre donc que ces espions rouge ont bel et bien existé?
Je crois que vous avez raison d'être passionné par l'orchestre rouge car c'est sûrement la plus sublime et la pure des opérations qui a été menée. N'oubliez pas que les résistants allemands de l'orchestre rouge ont existé mais en plus ont informé Staline de l'imminence de l'invasion de l'URSS par Hitler. Ils étaient environ 80 allemands de gauche, et la veille de l'invasion Staline a reçu 14 pages indiquant que les chars allemands allaient pénétrer dans la Russie. Malheureusement il ne les a pas écoutés et ces hommes et femmes sont morts pour rien.
Floey | 05.05.2008 - 15h42
Allez, pas de langue de bois: être espion, ça aide avec les femmes, non?
Je ne vais pas employer de langue de bois. Mais un espion mène la vie d'un homme normal et au contraire quelqu'un qui chercherait trop de compagnie féminine serait dangereux pour ceux qui l'emploie.
Harazgorne | 05.05.2008 - 17h10
Bonjour, A la demande du Président de la République, une commission emmenée par M. Jean-Claude Mallet, a entamé la rédaction d'un Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. La publication est attendue courant 2008. On doit s’attendre à un réorganisation et une refonte profonde des organes de la sécurité nationale. D’après vous, quelle doit être place du renseignement dans la future organisation de Défense?
Il m'est très difficile de répondre à cette question car mes vues n'engagent que moi. Et que je suis plutôt sceptique à l'égard des propositions officielles. Il n'en reste pas moins que le renseignement doit jouer un rôle essentiel dans la sécurité nationale et à mon avis beaucoup plus important qu'actuellement; En France ce ne sont pas les idées qui manquent mais les hommes et les moyens. Du point du vue du renseignement nous sommes un assez petit pays.
shrak | 05.05.2008 - 17h15
Comment sont recrutés les espions? Existe-t-il un endroit où postuler? Où sont-ils trouvés?
La réponse est désespérément simple. Les Français sont recrutés par concours du niveau de l'ENA, et donc entrer dans les services est assez facile si l'on dispose des qualités intellectuelles. Les Russes et les Américains sont recrutés à l'université où les membres des services secrets viennent recruter les éléments les plus prometteurs.
Genzo_ | 05.05.2008 - 16h17
Est-ce agréable de vivre dans l'ignorance des autres dans le sens ou personne ne sait ce que l'on fait réellement?
C'est plutôt désagréable. Mais c'est particulièrement dur pour l'agent qui travaille à l'étranger et qui est condamné à une solitude effrayante. Tout dépend de la qualité humaine de l'officier traitant qui le suit et lui remonte le moral.
antoine999 | 05.05.2008 - 17h09
Il vaut mieux réussir une mission quitte à tuer quelqu'un ou ne pas la réussir pour ne pas sacrifier une vie?
J'ai peur que dans sa formulation la question relève du fantasme. Mais en temps de guerre il peut se produire des choses horribles. Par exemple je raconte dans mon livre, comment les Russes, induisaient en erreur les Allemands sur leur offensive sur le front de l'Est. Dans ce cas précis, si des forces russes tombaient sur des forces allemandes qui les attendaient de pied ferme, il y avait mort d'hommes et à un niveau difficilement imaginable de nos jours. Ainsi une opération de désintoxication des Russes a entraîné la perte de deux cent soixante-quinze mille soldats soviétiques. C'est atroce, mais cela a permis aux Russes, de monter leur encerclement de Stalingrad.
chatplus | 03.05.2008 - 18h19
Que pensez-vous des morts violentes pas vraiment claires de gens comme Coluche ou Bérégovoy?
Sur ces deux cas, je suis formel et je pense qu'il s'agit de mort naturelle. Les morts violentes attribuées aux services secrets constituent un fantasme. Certes dans le passé, juste avant et après la guerre, il y a eu un ordre donné par des pays totalitaires d'exécuter des opposants ou ce que nous appelons des transfuges. Mais ces pratiques sont abandonnées depuis au moins un demi- siècle. Dans les pays civilisés tout au moins. Dans les Etats voyous, il se passe encore des atrocités, mais il s'agit d'opposants et non d'hommes innocents comme Coluche ou Bérégovoy. Pour résumer, l'assassinat en matière de service secret est de nos jours fort heureusement un fantasme issu directement du fameux « Permis de tuer» de James Bond. Pour moi et je verrais si cela sera juste au cours du colloque qui réunira autour de mon livre des anciens de la CIA et du KGB, le seul but des services secrets est de procurer une connaissance objective du monde qui nous entoure, pour mieux faire face aux menaces qui nous guettent, en collectant un maximum de renseignements utiles à la sécurité. Pour moi c'est la seule mission des services secrets mais c'est déjà énorme.
alucard2 | 05.05.2008 - 16h46
Bonjour Monsieur, de nos jours être espion est il dangereux? Est ce un travail plutôt passif (investigations en bureaux) ou actifs (infiltrations sur terrain)?
Il faut faire une distinction lorsque l'on est à la Centrale du service ou à un de ses postes à l'étranger, on ne court aucun risque sauf celui d'être expulsé du pays où l'on travaille. Ce qui constitue un risque mineur. En revanche lorsque l'on est ce que l'on appelle dans le métier un agent, c'est-à-dire quelqu'un qui «trahit» son pays, on court des risques très certains. En temps de guerre, on est fusillé, en temps de paix condamné à de lourdes peines de prison. Il y a une différence entre les pays démocratiques et les pays totalitaires. Georges Pâques n'a fait que 7 ans de prison alors que la plupart des agents russes qui travaillaient pour l'Occident ont été fusillés. Dans mon livre, je raconte les épisodes dramatiques tels que celui de l'orchestre rouge où 80 personnes ont été fusillées ou guillotinées par Hitler.
Discret | 05.05.2008 - 16h52
Bonjour, Actuellement il existe en France plusieurs Directions qui sont chargées du recueil du renseignement (sous toutes ses formes): DST, DGSE, DRM, DPSD. Tous ces services ont leur entité et leurs spécificités mais à votre avis ce «dispositif» est–il cohérent et complémentaire. Un regroupement de ces structures (activités et missions) peut être envisagé?
L'existence de plusieurs organismes différents est plutôt favorable car elle entraîne une concurrence utile. D'un autre côté il ne faut pas qu'il y ait de rivalités ou de doublons. C'est ainsi que le président Sarkozy a fondu la DST et les renseignements généraux, en une direction unique dite du renseignement intérieur. En revanche les missions de la sécurité intérieure et de la sécurité extérieure confiées à la DGSE sont tellement différentes qu'il est indispensable de garder des organismes distincts. En revanche, il faudrait que ces organismes soient mieux coordonnés et on parle actuellement d'un «monsieur renseignement» qui dépendrait directement de l'Elysée. Plutôt que de modifier des structures qui fonctionnent il paraît préférable de s'orienter dans cette direction qui pourrait se combiner avec la création, comme en Russie ou aux Etats-Unis d'un conseil national de sécurité.
panchito | 02.05.2008 - 11h42
Bonjour monsieur, quelles sont les meilleurs espions? les Américains? Les Israéliens, les Russes?
La question est très difficile. Les Israéliens sont remarquables parce que comme je vous l'ai dit, l'espionnage naît d'un besoin. Or Israël est en guerre et ce facteur dramatique accroît les possibilités immenses d'un peuple prodigieusement intelligent. Les Anglais sont très bons également car chez eux l'espionnage n'est pas méprisé et est considéré comme une espèce de sport national. Les Américains ont un avantage immense: c'est leur technologie, grâce à tous les moyens modernes ils parviennent à une grande connaissance du monde malgré le fait qu'ils sont moins doués que d'autres en ce qui concerne l'espionnage dit humain. Pour moi cependant, les meilleurs espions sont les Russes. Premièrement le pays est ouvert à toutes les invasions et donc doit se défendre, deuxièmement il existe une tradition russe de la police secrète, née du besoin de contrôler un territoire immense, peuplé d'une population assez turbulente. Mais l'essentiel et c'est ce qui apparaît dans mon livre, c'est que le communisme a été une foi qui attirait à elle beaucoup de collaborations bénévoles. Ainsi j'ai bien connu à Matignon Georges Pâques qui, haut fonctionnaire à l'état-major général puis à l'OTAN, a renseigné pendant 20 ans les services soviétiques par pure idéologie. Enfin dans le système communiste il n'y avait pas de carrière intéressante dans le business, le barreau, le journalisme et donc les meilleurs éléments de la société partaient tout naturellement vers les services secrets. Mais ce facteur ne joue plus maintenant dans la Russie moderne avec la force qu'il avait sous le Communisme.
4c4244 | 04.05.2008 - 11h56
Bonjour, peut-on avoir une vie de famille normale (ou une famille tout court) lorsque l'on est espion?
Oui on peut avoir une vie normale et il faut même dire que c'est indispensable. Par exemple, tous les agents qui travaillaient pour les services secrets soviétiques avaient des vies irréprochables, qui écartaient d'eux tout soupçon. Si on passe du côté des officiers qui travaillent au sein des services secrets, il est indispensable qu'ils n'offrent aucune prise aux manoeuvres adverses. Ils doivent être des pères de familles comme les autres pour ne pas attirer l'attention des services de renseignements qui essayent de les recruter ou les surveillent lorsqu'ils sont en poste à l'étranger. Ce n'est pas pour rien que j'ai donné comme sous-titre à mon livre «Réalités et fantasmes» par exemple James Bond est un fantasme absolu. si on veut vivre couvert de femmes et rouler dans des voitures de luxe, il ne faut pas entrer dans les services secrets. Dans la réalité James Bond ne passerait pas le 1er poste de douane sur son chemin.
bourne | 03.05.2008 - 17h58
Les techniques d'espionnages d'aujourd'hui sont-elles plus efficaces que celles du temps de De Gaulle? L'innovation technologique est-elle si bénéfique ou alors il faut utiliser les bonnes vielles méthodes?
La réponse est extrêmement difficile. Comme je le démontre dans mon livre, l'espionnage n'existe pas en soi. Il faut un besoin extrême pour que l'espionnage soit efficace. Sous De Gaulle c'était la terrifiante guerre d'Algérie à laquelle il fallait apporter un terme. Aujourd'hui c'est la lute contre le terrorisme ce qui fait que les services n'ont pas le temps de s'endormir, ils sont arrivés à des résultats très brillants, notamment en prévenant les Américains de la possibilité d'attentats à partir d'avions de ligne détournés. en ce qui concerne la technologie, elle s'est beaucoup développée et a apportée de très bons résultats, ne serait ce que par l'interception des communications secrètes entre les terroristes. Mais cela étant il reste que les vieilles méthodes sont toujours indispensables et je pense surtout au recrutement d'agents qui dans mon livre qui décrit l'affrontement des services secrets pendant le XXème siècle, ce sont surtout les hommes qui ont joué un rôle absolument déterminant. Je pense à l'orchestre rouge contre les Nazis ou aux cinq de Cambridge qui ont renseigné l'Union soviétique sur la moindre intention de l'Occident; Nous gagnerons la guerre contre le terrorisme le jour où nous parviendrons à convaincre les islamistes que leur cause est perdue et qu'il faut collaborer avec l'Occident. Quelle que soit la valeur de la technologie, le facteur humain reste absolument irremplaçable.
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