CHAT - Un ex-flic a répondu...

36 contributions
Publié le 16 avril 2007.

Qu'est-ce que la sécurité? Un expert a répondu...

Marc Louboutin est un ex-flic blogueur. Il publie ces jours un ouvrage sur son ancienne carrière (Métier de chien, Lettres à Nicolas, sortie le 19 avril, Editions Privé). Le but de cet ouvrage est d'aller «au-delà du mot sécurité» et de raconter la vie d'un officier de police, sa violence, son horreur et ce qu'un tel job peut signifier en matière «de reniement de soi, d'éducation...»

Vous lui avez demandé tout ce que vous vouliez savoir sur la police et sur le thème de la sécurité, toujours présent en temps de campagne électorale.

Et il a répondu lundi !



1. J'ai été témoin récemment du tabassage (assez violent) d'un monsieur (d'origine maghrébine), qui n'avait pas son ticket de bus, par des policiers, dans le 19e arrondissement de Paris. Tout le bus était terrorisé, et les personnes qui ont essayé d'intervenir se sont, elles aussi, pris des coups. Je m'interroge, de qui faut-il avoir peur en fin de compte?
LiliKat


Je ne crois pas qu’il faille avoir peur des policiers. C’est plus l’utilisation de la force publique par les politiques qui est à remettre en cause. Concernant cet incident particulier, chaque cas est différent. Sans vouloir user de la langue de bois, ne connaissant pas les modalités de cet « accrochage », évidemment je ne peux rien en dire. D’une manière générale, l’usage de la force est strictement réglementé dans la police et il existe des unités comme l’IGS (Inspection Générale des Services) à Paris pour contrôler si cette utilisation est légitime.

2. Avez vous déjà usé de la force jusqu'à commettre une bavure?
sabreena75


Je parle assez bien dans mon livre de la vie au quotidien des services de Police, dans la rue. La violence est un des éléments qui font partie des relations entre la Police et les délinquants. Je crois que la réelle bavure est la confrontation illégitime entre une personne qui n’a rien à se reprocher et les forces de l’ordre. Pour le reste, sur l’éternelle question (à posteriori, souvent de gens qui sont loin du terrain) de la violence, je ne crois pas que cela puisse être une vue de l’esprit. C’est une réalité.

3. Pourquoi la police s'étonne-t-elle de ne pas être aimée alors que bon nombre de ses membres ne respectent pas la loi surtout en ce qui concerne le code de la route. Pourquoi voulez-vous que l'on accepte les PV de bonne grâce alors que vous commettez les mêmes infractions.
Vulcain


Je ne crois pas que la Police s’étonne de ne pas être aimée. Il suffit d’aller sur les sites de leurs syndicats pour trouver des constatations objectives des policiers eux-mêmes. (voir celui du SGP-FO sur Google avec des réponses parlantes à un questionnaire à plus de 5000 policiers de base). Les policiers savent qu’ils sont depuis quelques années (cela ne date pas forcément du dernier gouvernement) devenus une sorte de produit d’appel politique. Le débat est donc faussé. Pour les infractions au code de la route, la seule chose sûre est que les policiers ont le droit, dans certains cas, de l’outrepasser. Le problème des PV est sans doute ailleurs. J’ai récemment interviewé des fonctionnaires de police du département 91 qui m’ont assuré être sous la pression de leur hiérarchie pour « faire » 40 PV par semaine. Cela n’a bien évidemment pas de sens.

4. Si toutes les cités brûlent en même temps avons-nous la capacité militaire reprendre le contrôle de tous les quartiers ? Ne pensez vous pas que le laxisme idéologique des juges n'explique pas à lui seul l'escalade de la délinquance et de la barbarie ?
LiberateMe

J’espère bien qu’il ne s’agira jamais de penser à une solution militaire. Je ne pense pas qu’il y ait de « laxisme idéologique » des juges. Les juges appliquent la loi avec les moyens dont ils disposent. A leur niveau ils ont le même genre de soucis d’application que les policiers. Je pense que le problème des banlieues est bien plus large que cela. J’en discute souvent avec des intervenants de quartier, comme le réalisateur Farid Lozes et nous sommes assez souvent en phase là-dessus.

5. Si Monsieur Le Pen arrive au pouvoir, ferez-vous mieux votre boulot ?? merci !
Tfoucher

Pourquoi et en quoi l’arrivée de M. Le Pen pourrait elle améliorer les choses ? La sécurité intérieure, ce n’est pas du domaine du discours. Ni de la désignation de classe de « coupables »…

6. Aux Etats-unis les policiers et les pompiers sont très respectés. D'après vous, est-ce le cas en France?
JamLas

Il y a aussi des problèmes aux USA avec la Police. En France il y a maintenant chez quelques agitateurs une assimilation entre les pompiers et les forces de l’ordre, entre autres choses parce qu’à Paris les sapeurs-pompiers sont militaires. C’est évidemment une bêtise sans nom. A titre de rappel, la devise « Protéger et servir » d’une partie de la police américaine devrait servir d’inspiration à ceux qui tentent d’utiliser la force publique pour des buts politiques particulier.

7. Pouvez-vous nous parler de la grille de notations des policiers ?
desir2007

Malheureusement, je ne peux pas écrire en détail sur la situation actuelle que j’ai perdu de vue depuis mon départ. Mais je sais que les policiers sont très dubitatifs sur la manière dont sont distribuées les primes…Lorsque j’étais en service, la norme dans un des commissariats dans lequel je travaillais était de noter en fonction du grade, c’est tout dire…Il faut dans tous les cas que la notation soit indépendante de l’allégeance, du cirage de pompe…

8. Croyez-vous que les Français en général ont peur des flics?
Jo André

Non. Je crois que les Français ont peur de l’usage de la Police, c’est très différent.

9. Quand la gauche parle d'Etat policier fasciste, avez-vous le sentiment d'avoir les pleins pouvoirs pour exercer votre métier ou pensez-vous que c'est juste une formule inventée pour embêter l'ex-ministre de l'intérieur? Quelle est la situation sur le terrain et quelles sont vos consignes?
Karamba!

Je précise que je n’ai jamais exercé sous le Ministère de M. Sarkozy.
Mais parler d’Etat fasciste est une aberration. Il faut un peu relire l’histoire avant d’employer des termes à tort et à travers.

10. La prévention c'est une chose. Mais la répression ce n'est pas aussi de la prévention contre la récidive qu'encourage inversement l'impunité? Et compte tenu des limites que rencontre la police pour assurer la répression, ne doit-on pas confier la prévention à d'autres instances de toute façon?
Karamba!

Soyons clairs. Le premier travail de la police est de relever les infractions et d’en interpeller les auteurs. La prévention active (activité de patrouille ou de présence par exemple) est aussi de son domaine. La prévention active peut faire partie de ses attributions dans certaines situations (délinquance des mineurs, usage de stupéfiants…) mais alors elle n’est pas seule. Et la plupart du temps, c’est le travail d’autres institutions, même s’il me semble nécessaire qu’il y ait des passerelles. Je crois néanmoins qu’il faut que l’on revienne aux fondamentaux : la répression des infractions. Pas le contrôle de toute la population…

11. Quelle serait pour vous expérimenté et courageux de parler d'un système des reformes à faire ?
domdesjardins

Je crois qu’il faut, enfin, donner la parole aux policiers (et gendarmes) de base. Faire ce qui n’a encore jamais été fait : un véritable audit sur le fonctionnement des services de la Sécurité Intérieure (police et gendarmerie). En tirer des conclusions qui conduiront certainement à un certain nombre de réformes fonctionnelles. C’est, je crois, la condition pour combler le fossé actuel entre la police (au sens large) et la population.

12. La sécurité a-t-elle été volontairement mise de côté pour cette élection ou bien les medias ont reçu des consignes de ne pas trop en parler?
Vs

La sécurité est toujours sur-exploitée dans le discours. De manière plus insidieuse peut-être, mais elle est bien là. Il faut poser la question des consignes aux médias à la rédaction de 20 minutes ;-)

13. On se connaît depuis fort longtemps... Des regrets ? Quel est pour toi le moment de ta carrière où tu as été fier d'être policier et celui où tu as honni ton métier ? Sache que je suis honoré d'être ton ami...
Hervé

Je crois que j’ai été fier d’avoir fait ce métier à chaque réussite judiciaire. Grande ou petite. Il n’y a pas de « moindre » affaire. Avec tout de même le regret de faire un métier où l’on se trouve toujours, forcément, en aval de l’infraction. Arrêter un meurtrier ou un violeur empêche t’il la souffrance de la victime ?
J’ai honni mon métier, comme beaucoup de mes collègues qui sont toujours en exercice aujourd’hui, à chaque fois que l’on m’a demandé de ne plus le faire.
La mission d’Inspecteur de Police, pour laquelle nous nous étions engagés l’un et l’autre avec vocation il y a plus de vingt ans n’existe plus. C’est mon plus grand regret.

14. Pourquoi avoir stoppé votre carrière de flic? Et pourquoi écrire dessus maintenant?
Charlot

J’ai répondu en partie à cette question. Et puis aussi par que le système me semblait borné. Demander à un chef d’entreprise d’être pénalement responsable d’une infraction commise par un de ses employés à l’autre bout de la France, ou insister pour qu’un citoyen lamba reconnaisse une simple contravention n’a pas de sens lorsque la population vous interpelle personnellement, en tant qu’Officier de Police, sur l’impunité des hommes politiques. C’est évidemment un débat qui dépasse le domaine de la police.

15. Qu'est-ce qui a déclenché le fait qu'une partie de la population ait la "haine" des policiers ?
Muir

C’est évidemment très compliqué à expliquer en quelques lignes. Je crois, pour revenir à ce que j’ai écrit plus haut, que la surexploitation politique de la Sécurité en est une raison prépondérante.

16. On m'a toujour dit que les flics, la plupart du temps s'incorporent dans ce métier parce qu'ils veulent se venger. En plus la rumeur circule que les flics sont toujours ceux qui étaient en échec scolaire. Dans ce cas-ci, je pense pouvoir accepter que leur aigreur contre la société traditionnelle influence leur vie de tous les jours. Difficile d'exercer correctement son métier sans avoir l'idée d'une revanche à prendre. Est-ce vrai?
Kobatchegny

Non. Rien n’est plus faux. Aujourd’hui les gardiens de la Paix sont diplômés. Font-ils mieux leur métier que les « anciens » titulaires d’un simple cap ? je ne crois pas. C’est une (mauvaise) légende urbaine… ;-)

17. Pensez-vous que de rétablir la police de proximité serait une bonne chose afin de rétablir un lien avec les cités ?
Nergal

Cela dépend parce que l’on appelle « Police de Proximité ». Si c’est pour remettre en place l’usine à gaz des années 2000, sûrement non. Si c’est pour envisager une autre manière, plus proche de la population, de faire de la police, certainement que oui. Il est d’ailleurs étonnant que les propositions dans ce domaine de l’association AC le Feu soient passées totalement inaperçues…

18. Je me suis fais voler ma voiture en 2001 et deux ans plus tard je reçois une amende pour stationnement gênant dans paris (concernant la voiture volée). Pourquoi lorsqu'un commissaire de ma ville s'est fait lui aussi voler sa voiture, elle a été retrouvée moins d'une semaine plus tard? Pourquoi la police fais des tests ADN pour retrouver le voleur de scooter du fils d'un certain ministre? Bref en gros pourquoi ne sommes-nous pas tous égaux devant les moyens utilisés par les policiers afin de résoudre les affaires?
Tac tac

Je ne suis pas Ministre pour vous répondre ;-)
Évidemment, chacun doit être traité de manière égale. Mais les « affaires réservées » c’est-à -dire qui mettent en cause, comme auteur ou victime, des personnalités, ont toujours existé.

19. Entre la police et la jeunesse c'est parfois la haine, alors qu\'ils ne connaissent pas votre métier. Ne croyez-vous pas que la police devrait communiquer avec les jeunes dès la maternelle pour leurs expliquer le rôle de la police ?
Annickcuny

Je crois que les missions d’informations dans le milieu scolaire existent déjà. Comme je l’ai dit plus haut, je ne pense pas que les problèmes viennent de là. Cela sera réellement utile lorsque la situation sera clarifiée au niveau politique.

20. Dans quel(s) services(s) avez vous effectué votre carrière ? En tant qu'Officier, êtes-vous sûr de représenter le vécu de tous les Policiers (de terrain, ou de services d'enquêtes, j'entends)? Que pensez vous de la suppression de la Police de Proximité comme elle était faite, et avec les moyens (Humains et matériels) qui lui étaient attribués ? Que pensez vous de l'implication de la hiérarchie policière, en général, dans l'encadrement des personnels que ce soit sous forme de commandement ou de soutien? Et enfin ne pensez vous pas que dans la Police une "hiérarchie" des différentes directions s'est créée et qu'il faudrait peut-être en diminuer le nombre en regroupant certains services (Les RG et la PJ ont-ils encore lieu d'exister ? Ne seraient-ils pas mieux de les incorporer à la Sécurité publique ?)
Kenavo


J’ai travaillé à paris, en unité de voie publique ou en unité de recherche et en commissariat(s), et en province (Chambéry et Quimper), dans diverses unités (en civil ou en tenue.)
Le vécu de chacun est différent, c’est une évidence. Comme le disait récemment un de mes  collègues de promotion, j’ai sans doute été plus souvent que d’autres à la bonne ou à la mauvaise place, mais fréquemment là où il se passait quelque chose. Le contraire d’une carrière linéaire.
Je n’ai évidemment pas la prétention de représenter la vie de chacun. Mais le récit d’une vie peut donner un aperçu à ceux qui parlent de la sécurité sans souvent n’avoir aucune idée du quotidien des soutiers. La police de proximité telle qu’elle était conçue au départ était un projet de management de la population concocté par une société privée. Cela ne rimait pas à grand-chose, surtout dans le très court terme de sa mise en œuvre totale.
Concernant la hiérarchie des services de police, je dirais juste que le métier le plus dur dans la police nationale était sans doute celui d’Inspecteur OPJ en province en Sécurité Publique avant la réforme. Je ne connais pas de « cadors » de la PJ, forts en gueule, qui auraient été assez polyvalents pour tenir, seuls, une permanence de nuit en Sécurité Publique…  ;-)
Ceci dit, j’espère que tu vas bien….


Le mot de la fin :

C’est difficile de discuter de police globalement alors que mon livre ne sort que jeudi prochain, il est donc malaisé de tout aborder des grands principes généraux.
Ce livre n’est pas un récit « politique » au sens militant du terme.
C’est une histoire vécue, de bons et de mauvais moments, sans concessions et aussi sans faux-semblants.
C’est aussi le récit de la police telle que nous la faisions il y a une petite vingtaine d’années et de ce que ce métier est devenu au fil du temps et des gouvernements.
Une chose est certaine.
Avec mes collègues de promotion et les policiers de l’époque, notre priorité était d’être au service du citoyen avant d’être à celui de la politique. Comme le semblent les cadres de la Police Nationale à l’heure actuelle.
Alors, beaucoup vont hurler en lisant mes lignes.
De dégoût ou d’indignation.
Parce que j’ai fait le choix de ne rien cacher.
Qu’importe.
Ce n’est pas bien grave. C’est un simple livre.
La simple histoire « Métier de Chien ».

« Métier de Chien. Lettres à Nicolas » Editions Privé.
Sortie le 19 avril.
18 €.

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