Vous avez interviewé Carole Martinez, Prix Goncourt des lycéens 2011

VOS QUESTIONS La romancière vous répondu...

Cédric Garrofé

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Carole Martinez, Prix Goncourt des lycéens 2011

Carole Martinez, Prix Goncourt des lycéens 2011 — C.GONTHIER // 20 MINUTES

[Le chat est terminé]

Je vous remercie pour toutes ces questions. Merci à tous ceux qui se sont emparés de mes personnages et les ont faits leurs, le temps d’une lecture. Carole.
 
Marie: Comment trouvez-vous vos intrigues?
Un peu partout dans mes histoires familiales, dans ma vie, dans l’Histoire, dans les vers d’un poète, dans les fleurs, les choux. Elles sont parfois un mécanisme de défense : j’ai peur donc je brode, je souffre donc je recouds, je suis impuissante donc je rejoue la vie à ma guise.
Camille: Où en est le portage à l’écran de votre livre «Le coeur cousu»? Comment imaginez-vous ce film?
Comme le cinéma est un univers compliqué! Rien ne vaut la liberté du roman! Je laisse mon rêve de côté pour l’instant, j’y reviendrai quand je serai grande.  
 
Fifi13:  Vous avez gagné le Goncourt des lycéens pour votre dernier roman et le Renaudot des lycéens pour votre précédent livre. Cela vous a-t-il étonné de plaire autant aux très jeunes ou bien est-ce un choix délibéré?
Je ne pense pas que les lycéens soient si jeunes que cela et je me souviens avoir davantage lu, et pas n’importe quoi, durant ces années lycée que dans les années qui ont suivi. Mon lecteur idéal, c’est moi. Je ne suis plus lycéenne, mais j’ai adoré l’être. Quand j’écris,  je cherche à me surprendre, à m’embarquer à me donner envie d’aller plus loin dans mon histoire. 
 
Henri: Vous êtes passé de prof à écrivain. Comment la transition s’est-elle faite? Enseignez-vous toujours? Que vous a apporté l’enseignement pour écrire?
Je n’enseigne plus pour l’instant. J’ai eu beaucoup de mal à écrire en enseignant, je suis très lente et je me laisse occuper par les élèves comme par les personnages. Les deux ensemble dans ma petite tête ne font pas bon ménage. Pas la place. Mais j’ai tant appris en enseignant, sur le coeur humain et sur la littérature, sur moi-même aussi. J’ai adoré ce métier, même si  je préfère écrire. Je crois que l’enseignement a été une école extraordinaire. J’ai exercé ce métier avec passion. En ce qui concerne la transition, j’en parle dans la question précédente.
 
TumeltonJohn: Un auteur peu connu peut-il vivre de son activité?
Mon premier métier n’est pas l’écriture, je suis prof de lettres. J’ai arrêté d’enseigner pour me consacrer à la littérature, une première année pour terminer mon premier roman, puis, dans la suite, quand ce roman a eu du succès, pour écrire mon deuxième livre. Il me semble important de ne pas tout faire reposer sur l’écriture, de vivre d’autres choses, de se nourrir d’autre chose. Ceci dit, des auteurs peu connus vivent de leur activité en multipliant les rencontres, les ateliers, les livres… 
 
Yvkoe: Comment procédez-vous pour écrire? Vous fixez-vous un cadre?
Quand je commence un roman, je laisse monter le désir, je me retiens. Puis je me lance au moment où cela devient insupportable. Plus j’avance dans le roman, plus j’écris souvent, longtemps, plus je me laisse envahir et à la fin je n’en peux plus, cela devient obsessionnel, il faut que je m’en débarrasse pour vivre de nouveau.
 
TumeltonJohn: Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui aime écrire mais qui ne connait rien à l'industrie du livre?
Je ne connaissais rien à l’industrie du livre. Mais vraiment rien. Je ne lisais que des morts. J’ai tout de même écrit. Je lui dirais d’écrire, c’est tout. Et s’il a envie d’être publié d’envoyer son manuscrit chez l’éditeur qui publie ses textes favoris. J’ai sans doute eu une chance inouïe, mais c’est ce que j’ai fait. Alors pour ceux qui n’ont pas la chance d’être lus au bon moment par la bonne personne, et certains de mes amis sont dans ce cas, je conseillerais de protéger leur flamme, de ne pas laisser les refus dévorer leur plaisir, de continuer, mais sans abandonner leur vie, surtout sans abandonner leur vie. Je ne pense pas que l’écriture soit tout.
 
trocadero: Pensez-vous que les jeunes ados lisent autant que la génération des années 60?
Je crois que cela dépend des ados. J’ai rencontré tant de lycéens grands lecteurs ces dernières années, alors que beaucoup de mes amis étaient allergiques aux livres quand j’étais au lycée. Il y a sans doute beaucoup d’autres façons de s’évader aujourd’hui, mais plus de flipper ni de pacman ou de baby foot dans les cafés. Les ados d’hier n’aimaient pas tous lire, loin de là. J’ai souvent posé la question de la rêverie aux lycéens. Ils affirment que malgré le temps qu’ils passent sur internet ou devant les écrans, ils arrivent encore à révasser plusieurs heures par jour. Le problème surtout c’est de résister au zapping, ils doivent rester capable de grandes plages de concentration ou de révasserie. Rien de mieux qu’un livre pour développer, la concentration, l’imaginaire et la sensibilité, c’est aussi à nous, adultes, de leur donner le désir de lire et de lutter contre l’invasion des écrans. Et j’ai peur que lire sur un écran ne développe le zapping.
 
lhistoire69: Vous me semblez être un auteur féru et érudit de contes, mythes et légendes, avez-vous grandi dans ces régions françaises qui en regorgent? Pourquoi cet attrait?
Et non, j’ai grandi à Paris. Mais j’ai grandi dans la loge de concierge de ma grand-mère, dans un espace minuscule, une pièce unique à la fois cuisine, séjour et chambre où cette femme me concoctait paellas, polentas et couscous, où elle  déployait dans le parfum des épices des histoires merveilleuses. J’ai grandi dans la proximité physique d’une immense conteuse. J’ai tété son lait, ses mots, sa force. Elle était terriblement superstitieuse et son imagination devait sans doute parfois la rendre un peu folle.
 
J’ai adoré cette enfance, ce lieu où elle vivait était un autre monde. Elle me semblait tellement puissante, un peu sorcière, cette femme qui était la toute première de la famille à avoir obtenu son certificat d’études, la toute première à savoir lire et écrire. Elle était à la charnière de l’oral et de l’écrit. A la fois détentrice du savoir, des prières et des contes que s’étaient murmurés les femmes qui l’avaient précédée, d’une culture orale qui avait traversé les siècles dans le secret, de mère en filles, de bouche à oreille et première de la lignée à être capable de fixer tout cela sur le papier. Elle ne l’a pas fait, elle disait que rien ne devait être écrit que dans nos têtes. Je suis le rejeton d’une tradition orale, j’ai grandi dans un désert de 10 m2.
 
Annie:  Pourquoi n'écrire que des livres pour les enfants et les jeunes?
Je ne suis pas exclusivement une romancière jeunesse. Je n’ai écrit qu’un seul roman pour les jeunes : «L’oeil du témoin». Mes autres romans s’adressent à des lecteurs plus âgés. Le Goncourt des Lycéens est certes donné par des élèves de 15 à 18 ans, mais leur choix se fait parmi les livres de la première liste Goncourt. Ils lisent presque autant que les académiciens Goncourt sur deux mois et leurs représentants sont souvent d’immenses lecteurs, beaucoup plus cultivés que moi à leur âge. Il en va de même pour le Prix Renaudot des lycéens.  «Le Coeur cousu» et «Du domaine des Murmures» sont des romans qui réclament à mon avis pas mal de maturité et qui ne sont pas des textes faciles, loin de là. 
 
Même si j’aime que le lecteur se sente emporté par mon histoire et par mes personnages, la poésie ralentit quelque peu la lecture. Et c’est cette alchimie entre une chair du texte un peu épaisse qui prend du temps et une histoire qui nous pousse vers l’avant que je tente de travailler. Ceci dit, j’ai adoré faire des incursions en jeunesse et je lis grand nombre d’auteurs jeunesse et souvent avec davantage de plaisir que les romanciers «pour adultes». Je trouve cette littérature poétique, souvent pleine de fantaisie, rarement ennuyeuse et tellement libre! 
 
Il est étonnant de voir à quel point on cherche à faire entrer les auteurs dans des cases en France, à quel point il peut être difficile de sortir de sa catégorie. Cette frontière jeunesse/adulte devrait être tellement plus perméable.
 
Nicolas: Quand avez vous découvert votre passion pour l'écriture?
En même temps que l’écriture sans doute. J’ai adoré l’exercice scolaire nommé Rédaction, détesté sa disparition au lycée au profit de la dissertation. Alors en seconde,  j’ai continué à écrire dans mon coin des poèmes, des nouvelles, des chansons pour les copains musiciens. J’ai pu me vider de mes humeurs mauvaises sur le papier, y épancher ma crise d’ado. Ecrire est presque devenu une question d’hygiène, un moyen de défense contre la rage, la tristesse, la peur. L’idée d’écrire un roman est arrivée plus tard. C’est compliqué de se lancer dans une telle aventure. Il me semblait que je n’étais pas autorisée. Il m’a fallu du temps pour dépasser cette conviction.
 

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Née en 1966, Carole Martinez est une romancière franco-espagnole. Elle se révèle au grand public grâce à son premier livre Le Coeur cousu (Gallimard) qui remporte de nombreux prix littéraires, dont le Renaudot des lycéens 2007 et l’Ulysse 2007. En 2011, la romancière publie Du domaine des Murmures, un conte sensuel encensé par la critique et récompensé par le Goncourt des Lycéens 2011 et le Marcel-Aymé 2012. Ce roman sort édition de poche ce 28 février chez Folio.

Présentation du livre: «En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire «oui»: elle veut faire respecter son vœu de s'offrir à Dieu, contre la décision de son père, le châtelain régnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe... Loin de gagner la solitude à laquelle elle aspirait, Esclarmonde se retrouve au carrefour des vivants et des morts. Depuis son réduit, elle soufflera sa volonté sur le fief de son père et ce souffle l'entraînera jusqu'en Terre sainte.» 
 

 

 

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