Les professions où la parole est publique sont plus les touchées par la « glottophobie », la discrimation linguistique.
Les professions où la parole est publique sont plus les touchées par la « glottophobie », la discrimation linguistique. - SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA

« Vous nous apportez le soleil, vous venez d’où ? » Quel méridional au parler chantant n’a pas eu droit à ce type de remarques lors d’un passage à Paris ? Ces propos restent souvent anecdotiques. Mais il existe de vraies discriminations qui reposent sur la langue ou les accents, étrangers ou régionaux. C’est la thèse défendue par Philippe Blanchet, natif de Marseille et professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2, dans son livre Discriminations, combattre la glottophobie, sorti le 13 janvier chez Textuel.

Qu’est-ce que la « glottophobie » ?

C’est un terme que j’ai inventé pour parler des discriminations linguistiques. « Glotto » renvoie à « langue » (en grec). Des personnes subissent des discriminations en fonction de la manière dont elles parlent.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Avec mon équipe de recherche, à l’université Rennes 2, nous travaillons depuis un certain moment sur les discriminations linguistiques. Nous avons aussi recueilli beaucoup de témoignages. Nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait pas d’ouvrage sur le sujet, qui était nié ou ignoré. Pourtant, cela fait des ravages. J’ai voulu faire un ouvrage grand public pour attirer l’attention sur la question.

Qui sont les plus frappés par la « glottophobie » ?

Ce sont des gens qui parlent des langues minorées, dénuées de prestige, des langues régionales ou de l’immigration. Il s’agit également de personnes qui parlent français avec des sonorités perçues comme banlieusardes, populaires, paysannes, en s’écartant du modèle standard de la bourgeoisie parisienne.

Certains accents semblent toutefois mieux acceptés que d’autres…

Oui, comme les accents méridionaux ou britanniques, même si on peut vous les reprocher parfois. En revanche, un accent picard, banlieusard, algérien ou africain n’attirera pas la même sympathie. Il y a une espèce d’échelle.

Quelqu’un qui parle avec l’accent toulousain fait-il partie des dominés ?

Oui, clairement, mais pas forcément pour tout. J’ai recueilli plein de témoignages de gens du grand Sud-Ouest qui ont essuyé des refus lors de concours d’enseignants. Autre exemple, récent : une femme qui travaillait dans la communication avec un accent toulousain, à qui on a demandé de prendre des cours de diction.

On peut parler de condescendance.

Oui. Si vous êtes un journaliste avec un accent du sud, on va trouver cela joli mais pas sérieux. Vous allez présenter la météo ou le rugby, mais pas le journal de 20 heures. C’est bien une forme de hiérarchisation.

Quels sont les métiers les plus touchés par la « glottophobie » ?

Les professions où la parole est publique : l’enseignement, les médias, l’audiovisuel, la communication. Et comme les langues minoritaires sont plutôt restées vivantes dans les milieux populaires ou à la campagne, ce sont eux les plus touchés.

Cela peut constituer un frein à l’ascension sociale…

Oui, car des groupes entiers de gens en sont victimes. Cela rend les relations sociales plus compliquées. Des enfants à l’école primaire perdent l’estime de soi et au final se retrouvent en échec scolaire.

Quelle est la situation à l’étranger ?

Certains sont beaucoup plus ouverts à la diversité linguistique, comme l’Espagne ou l’Italie. C’est beaucoup moins vrai en Angleterre. En Belgique, les gens qui parlent avec un fort accent wallon ou bruxellois souffrent des mêmes problèmes qu’en France. On a exporté dans les autres pays francophones la manière dont on perçoit la langue en France. Ce n’est pas vrai chez les lusophones. La façon de parler d’un Brésilien est parfaitement acceptée au Portugal. On ne peut pas en dire autant pour un Algérien en France.

Comment soigner la « glottophobie » ?

Chacun doit être vigilant, ne pas juger les autres à la manière dont ils parlent. Si tout le monde le fait, cela peut changer les choses, avec ce livre ou d’autres. Et pourquoi ne pas imaginer rajouter dans la loi française la notion de discrimination linguistique qui existe au niveau international ?

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