INTERVIEW - Le Pr René Habert, de l'Inserm, a publié une étude qui démontre, pour la première fois, la nocivité de l'environnement sur l'homme...
Le Pr René Habert, de l’Inserm, a publié une étude qui démontre, pour la première fois, la nocivité de l’environnement sur l’homme.
En quoi votre étude, publiée le 20 septembre dernier, est une première mondiale?
On sait depuis longtemps qu’en intoxiquant des rates ou des souris en gestation par des
phtalates, le fœtus mâle développe une fonction de reproduction qui, à l’âge adulte, est altérée. Nous avons donc voulu savoir ce qu’il en était pour les humains. Nous avons cultivé des testicules auxquels nous avons ajouté une sorte de phtalate largement répandue. Au bout de trois jours de culture, nous avons observé que les testicules avaient perdu 40% de cellules germinales, celles qui deviendront les spermatozoïdes. C’est la première démonstration expérimentale qu’un reprotoxique peut, dans l’espèce humaine, provoquer une altération du développement des fonctions reproductrices.
Que sont les «reprotoxiques»?
Les reprotoxiques sont des substances présentes dans l’environnement, dans l’atmosphère et l’alimentaire, qui altèrent les fonctions de reproduction. Cela comprend les pesticides, les insecticides, les cosmétiques, les parfums, et en particulier les plastiques où sont utilisés des phtalates, ces molécules qui servent à assouplir le plastique. Elles sont également employées dans les cosmétiques pour rendre les pommades souples.
Selon vos travaux et le documentaire «Mâles en péril» de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade, l’intoxication intervient dès la période fœtale…
Oui, c’est essentiellement pendant les quatre premiers mois de grossesse que le fœtus est le plus sensible aux reprotoxiques. Ce qui n’exclut pas une sensibilité à d’autres moments, comme à l’âge adulte. Des études ont démontré que dans les régions agricoles soumises aux pesticides, les agriculteurs produisent moins de spermatozoïdes.
Les cancers des testicules, premier cancer chez les jeunes hommes âgés entre 15 et 30 ans, sont-ils liés aux phtalates?
On peut estimer qu’ils sont liés à l’ensemble des perturbateurs endocriniens (molécules qui infiltrent notre organisme et lui envoient de mauvais messages, comme les reprotoxiques, ndlr). Il en existe des milliers et sont de plus en plus nombreux.
Cela signifie-t-il que nous devons purifier notre environnement?
Ça signifie qu’il faut être vigilant, qu’il faut rapidement augmenter les consignes données par la
directive Reach, adoptée par l’Union Européenne, qui impose une étude de reprotoxicité avant la mise sur le marché de nouveaux produits. On peut aussi utiliser des substituts aux phtalates, qui sont certes plus chers mais la santé nécessite sans doute qu’on y mette le prix.
En 50 ans, la production de spermatozoïdes a chuté de 50%. Craignez-vous une stérilité générale?
En moyenne, la production diminue de 1,8% par an en France. Actuellement, un homme est considéré fertile lorsqu’il produit entre 20 millions et 250 millions de spermatozoïdes. Or il n’en faut qu’un seul pour féconder un ovule. Mais statistiquement, il y aura de plus en plus de personnes qui auront recours à la procréation médicalement assistée, bien plus que les 15% des couples qui consultent actuellement au moins une fois dans leur vie.
Propos recueillis par Sandrine Cochard