VIDEO. Racisme, «blackface», colorisme... La série «Dear White People» expliquée aux Français

série Régis Dubois, enseignant en histoire du cinéma et auteur de «Le cinéma noir américain des années Obama», décode la nouvelle série de Netflix...

Mélanie Wanga

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Logan Browning et Ashley Blaine Featherson dans «Dear White People».

Logan Browning et Ashley Blaine Featherson dans «Dear White People». — Netflix

Le titre a interpellé l’extrême droite américaine, et pour cause : Dear White People (Chers Blancs en français) pose les questions qui fâchent. Mais d’une manière férocement drôle et salutaire. Au cœur de la prestigieuse université (fictive) de Winchester, les étudiants noirs sont minoritaires. La métisse Sam White anime une émission de radio appelée « Dear White People » qui satirise le racisme ordinaire auquel les étudiants noirs font face. Spoiler : cela ne lui attire pas que des amis.

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Adaptée du film du même nom sorti en 2014, Dear White People est disponible sur Netflix en dix épisodes de 30 minutes qui chroniquent la vie étudiante mouvementée de Winchester. Facile à binge-watcher, donc, mais pas si facile à comprendre pour les non-initiés, les subtilités de la culture afro-américaine universitaire faisant rage. 20 Minutes a donc interrogé un expert de la question.

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Les fraternités étudiantes

Dans la série, les étudiants sont divisés non seulement en différentes associations, mais aussi en « maisons ». Ils y passent le plus clair de leur temps : ils y habitent, y mangent, s’y réunissent en groupes. Les maisons sont donc l’équivalent de nos bonnes vieilles cités U… en version obligatoire. Les étudiants noirs sont logés dans la maison Armstrong/Parker où ils se retrouvent pour des soirées « Défamation » (l’équivalent parodique hilarant de la série Scandal) et tiennent des débats.

Le mot de l’expert. Pour Régis Dubois, cette organisation par groupes (sportifs, étudiants noirs, filles BCBG…) met en lumière une recherche d’identité, qui en France, pousserait beaucoup à crier au communautarisme. « Les fraternités, réunies par centres d’intérêt ou par origine ethnique, sont un concept très américain. Je ne suis pas sûr qu’on soit prêts à ce discours complexe sur l’identité en France. Ici, dès qu’on met deux noirs dans un film, on est communautariste… Alors qu’on ne compte pas les séries ou films entièrement blancs. C’est une peur très française, que les minorités se politisent. La manière dont les étudiants noirs se réunissent sur le campus renvoie au film 42 de Brian Helgeland, avec des stars comme Chadwick Boseman, sorti en 2013 aux USA et jamais diffusé chez nous. »

Le « blackface »

Tradition très controversée, le blackface désigne l’acte de se peindre le visage/le corps pour se « déguiser » en noir. Née en Europe, cette pratique raciste a fait florès au XVIIIe siècle aux Etats-Unis dans des spectacles (les minstrels shows) où les blancs se déguisaient pour créer des stéréotypes de noirs feignants, idiots, etc. Encore aujourd’hui, des polémiques régulières sur le sujet ont lieu. Dans la série, des étudiants blancs organisent une soirée « Dear Black People » en réponse à l’émission de radio de Sam, et se déguisent en rappeurs, acteurs et autres sportifs. Quand les étudiants noirs l’apprennent, ils se rendent à la fête et une émeute éclate.

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Le mot de l’expert. « Nous n’avons pas de tradition de music-hall en France, donc le blackface n’est pas courant, sauf pour le carnaval. Mais la plupart des gens ne savent pas ce qu’est le blackface, ou même que cela a un nom. Ce qui s’en rapproche le plus serait le sketch de « L’Africain » de Michel Leeb, dans les années 1980. Notre problème majeur, c’est l’ignorance : on ne parle jamais de la tradition française de l’esclavage et la colonisation, donc tout ce pan de notre culture est passé sous silence. C’est en cela que la série est importante et doit être vue, surtout par les blancs : elle peut faire office d’éducation civique, même chez nous. »

Logan Browning dans la série «Dear White People».
Logan Browning dans la série «Dear White People». - Netflix

Le colorisme

La série a le mérite de présenter une galerie de héros aux identités propres. Personne pour remplir le rôle du « très bon ami noir » : ici, les personnages sont complexes et jamais d’accord entre eux. La problématique du colorisme, discrimination basée sur la teinte de la couleur de peau des noirs (en gros, plus on est clair, mieux c’est), est évoquée à travers l’opposition entre Sam, la métisse claire qui se fait le porte-voix des noirs du campus avec son émission de radio, et l’ambitieuse Coco, plus foncée mais moins politisée, aspirant surtout au succès et à la réussite sociale.

Le mot de l’expert. « La série est déjà une évolution dans le sens où elle montre que les noirs ne sont pas « tous pareils ». Sam est métisse et n’assume pas de sortir avec un blanc, Lionel est gay et se cherche, Troy est pris dans l’étau des attentes de son père… Et avec Coco et Sam, on retrouve la rivalité, souvent explorée dans les films afro-américains de Spike Lee comme School Daze (1988) et The Very Black Show (2000), entre les noirs qui veulent atténuer l’impact social de leur couleur de peau et ceux qui militent ouvertement contre le racisme. »

Les couples mixtes

L’une des intrigues des premiers épisodes est la découverte que Sam, qui anime une émission satirique décortiquant les comportements racistes des blancs, sort en cachette avec… un blanc. Choc et scandale dans la communauté noire : la figure de proue du mouvement anti-raciste passe limite pour une traîtresse. Vu de chez nous, où le métissage est considéré comme un bienfait et un possible antidote au racisme, la réaction peut poser question.

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Le mot de l’expert. « C’est normal : chez nous, on voit très peu de couples noir/noir dans les films ou à la télé. Adjoindre un blanc à un personnage noir le légitimise en quelque sorte. Notre peur du communautarisme est le miroir inversé de la peur du métissage aux Etats-Unis, où les relations raciales sont plus explicites. En France, il faut être Français avant tout, avant d’avoir une identité ethnique. Mais dans les faits, on voit bien que les noirs ne sont pas représentés dans les médias. »

L’activisme politique

Contrairement à beaucoup de séries se déroulant dans un cadre scolaire, Dear White People enrobe son discours sur les cours, les histoires de cœur ou d’amitié d’un glaçage ouvertement politique. D’une manière ou d’une autre, les personnages se positionnent par rapport au racisme.

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Le mot de l’expert. « Depuis le film Dear White People de 2014, la série a intégré le mouvement Black Lives Matter. L’activisme est replacé dans l’actualité, la série est plus cinglante, plus frontale, plus crue. Elle casse le consensus et pose des questions sur l’identité. On entend souvent que la France n’est pas les Etats-Unis, et que les problématiques raciales ne sont pas les mêmes, mais je ne suis pas tout à fait d’accord. Nous avons connu des mouvements raciaux parallèles avec l’esclavage, la décolonisation, le mouvement de la négritude des années 1930 ou encore les grands penseurs noirs comme Aimé Césaire. »