« Voilà comment on a fait entrer notre souffrance dans la pop culture. Avec un peu de cynisme et beaucoup de lubrifiant. (…) Se poser trop de questions, ça casse l’excitation, paraît-il. » Entre colère et dépit, Ovidie laisse échapper ce commentaire au milieu de son documentaire Pornocratie, diffusé ce mercredi soir sur Canal +. L’ex-actrice et réalisatrice de films X a pourtant choisi d’exposer au grand jour les questions qui fâchent en se servant de son indignation comme moteur. Le résultat : un tour du monde en 80 minutes, des Etats-Unis à la Hongrie, en passant par le Luxembourg et la Roumanie, raconté comme un thriller, afin d’exposer les dérives de l’univers du porno hétéro.

Premières victimes, les actrices de films X, qui ont notamment vu leurs revenus chuter de moitié. « Des femmes qui, il y a encore dix ans, pouvaient encore, en bataillant un peu, exiger le port du préservatif et refuser certaines pratiques jugées trop « hard », et qui, aujourd’hui, sont obligées d’enchaîner les tournages à Budapest. Ou qui pensent trouver gloire et fortune en partant à Los Angeles où il est devenu normal de prendre des gifles, d’être étranglée, de suffoquer, d’être dilatée », déplore Ovidie dans sa note d’intention. Plus rien n’est comme avant. Pornocratie montre comment le monde du X s’est complètement transformé. 20 Minutes, qui a vu le documentaire, en retient trois constats.

Le paradoxe du X

On n’a jamais autant consommé de porno et, pourtant, 70 % de la production a disparu depuis une dizaine d’années. Comme l’explique Grégory Dorcel, directeur général de la société de production Marc Dorcel dans le documentaire, « le piratage représente 95 % de la consommation ». L’industrie du X a été bouleversée par l’arrivée en ligne des « tubes », ces sites de streaming qui permettent de visionner gratuitement des vidéos pornos. Youporn, l’un des plus connus, a débarqué sur le marché en 2006. « Il est actuellement le 26e site le plus fréquenté au monde, avec 370 millions de visiteurs par mois », avance son créateur J-T, dans Pornocratie.

Une multinationale sans tête

Aujourd’hui, Youporn, comme Pornhub, Tube8 ou encore RedTube… Ces plateformes sur lesquelles sont diffusées gratuitement des millions de vidéos pornos sont la propriété d’un seul et même groupe, MindGeek. Qui est à la tête de cette multinationale ? Impossible de le dire – c’est l’un des secrets les mieux gardés du monde. Auparavant, ce groupe était nommé Manwin et était dirigé par un Allemand, un certain Fabian Thylmann. « Un geek » et « le genre de personne qui n’a jamais mis les pieds sur un tournage », résume un journaliste de Die Welt. En 2013, ce trentenaire a revendu ses parts après avoir été arrêté et mis en examen pour évasion fiscale. Mais plusieurs interlocuteurs d’Ovidie émettent l’hypothèse que Fabian Thylmann n’était pas le vrai propriétaire de Manwin. Les multinationales qui détiennent le monopole du marché sont complètement opaques. La complexité des montages financiers des nébuleuses de sociétés hébergées dans des paradis fiscaux permet d’entretenir le flou dans lequel elles s’épanouissent.

« L’ubérisation » du sexe

LiveJasmin, site spécialisé dans les live shows au cours desquelles des femmes, les camgirls s’exhibent en direct devant une webcam contre rémunération, a ouvert à Ovidie les portes de son siège à Luxembourg. Marton Fulop, le directeur d’exploitation, explique que parmi les quelque 2 millions de modèles enregistrés sur le site, « 50 000 sont actifs aujourd’hui » et révèle que le chiffre d’affaires de LiveJasmin s’élève à 305 millions d’euros par an. Mais les « camgirls » ne roulent pas pour autant sur l’or. Ovidie s’est rendue en Roumanie pour rencontrer quelques-unes de ces jeunes femmes qui ne comptent pas leurs heures de travail. Leurs « peep shows virtuels » leur rapportent en moyenne 1 400 dollars (1 300 euros) par mois. « Même le porno n’aura pas échappé à l’ubérisation du travail », déplore Ovidie.