«Speed watching»: Trop de séries télé? Matez-les en accéléré!

SERIE Face à l’offre pléthorique de séries télévisées, certains regardent leurs fictions préférées en vitesse accélérée…

Anne Demoulin

— 

On peut moduler sa vitesse de lecture sur VLC.

On peut moduler sa vitesse de lecture sur VLC. — Capture d'écran/YouTube/VLC

Pas une minute à perdre, même quand il s’agit de se détendre. Après le binge watching, pratique qui consiste à se gaver de plusieurs épisodes d’une même série, place au speed watching, méthode qui consiste à regarder un maximum de fictions en un minimum de temps. Les series addicts visionnent Walking Dead, Westworld et autres Jour Polaire en accéléré. Explications.

Des séries jusqu’à la lie

Trop de séries à mater, et pas assez de temps. Selon un rapport de FX Research Networks, 455 séries ont été produites rien qu’aux Etats-Unis en 2016. 8 % de plus qu’en 2015 avec 421 séries, 71 % de plus qu’en 2011 avec ses 266 séries, 137 % de plus qu’en 2006, avec 192 séries. Et ce n’est pas près de s’arrêter ! « Le pic sera, au minimum, atteint en 2017. Et le phénomène d’inertie est tel que l’on peut très bien entrevoir une croissance jusqu’en 2018 », estime le patron de FX, John Landgraf, qui annonce un pic de plus de 500 séries télévisées en 2017 !

Pourquoi cette folie ? L’offre des chaînes câblées incluses dans la plupart des bouquets de base (FX, AMC, USA) a été multipliée par cinq depuis 2002. Depuis 2009, le nombre de séries lancées par Amazon, Netflix, Hulu et Crackle est passé de 4 à 93. Leur nombre a même doublé lors de la seule année écoulée (46 en 2015). A l’inverse, les grandes chaînes gratuites nationales (ABC, NBC, CBS, Fox) qui fournissaient 74 % des programmes en 2002 ne représentent que 31 % de l’offre en 2016.

La France n’est pas en reste avec ses 81 séries, et les quelques 727 soirées séries alignées rien que sur les chaînes hertziennes.

« Avec 1310 séries produites par an dans le monde, on a atteint un sommet », a résumé Tim Davie, directeur général de BBC Worldwide, au Festival de la fiction TV de la Rochelle 2016. « Nous vivons l’âge d’or des séries », s’est-il félicité. Si côté production, on se réjouit, le sériephile frôle quant à lui l’indigestion.

Des vidéos à n’importe quel tempo

Comme les jours ne rallongent pas, les accros aux séries sont passés en vitesse accélérée. N’importe quel lecteur DVD propose cette option. YouTube permet de sélectionner un facteur d’accélération sur son lecteur variant de 0,25 fois à 2 fois plus vite. On peut moduler sa vitesse de lecture sur VLC. Sur Google Chrome,l’extension Video Speed Controller permet de faire du speed watching sur de nombreux services, comme Netflix, Vimeo et Amazon Prime. L’interface américaine TiVo propose même l’option Quick Mode, qui accélère jusqu’à 1,3 fois et corrige la voix des acteurs, histoire que Jon Snow ne se retrouve pas avec la voix d’un Chipmunk et perde toute crédibilité.

Selon une étude menée par des chercheurs de l’université d’Haifa, Karen Banai et Yizhar Lavner, il paraît qu’on s’y habitue très bien. Ces chercheurs israéliens ont montré que le cerveau humain est capable de s’habituer sur le long terme à entendre des dialogues accélérés. Tout est une question d’habitude et de progression selon  Jan Rezab dans Forbes qui confie : « Cela fait deux ans que je regarde en accéléré et maintenant, je trouve aussi confortable de regarder mes programmes deux fois plus vite qu’à la vitesse normale. »

« J’ai regardé des vidéos YouTube en vitesse x1,25 pendant trois jours et je ne m’en suis même pas rendu compte », confie un Twittos. Le revers de la médaille ? « Je ne peux plus regarder la télévision en temps réel. J’ai besoin de pouvoir faire défiler plus rapidement et de rembobiner, d’accélérer et de ralentir, d’être capable de morceler mon attention », écrit de son côté Jeff Guo dans les colonnes du Washington Post.

Visionner plus en speedant plus

Le phénomène du speed watching est difficilement chiffrable, probablement embryonnaire, mais en plein essor. Tout a commencé par le papier de Jeff Guo en juin dernier : « J’ai une habitude qui terrifie la plupart des gens. Je regarde la télévision et les films en accéléré ». Il comptait alors 100.000 utilisateurs de l’extension Video Speed Controller, ils sont désormais 200.000. « Oh mon Dieu ! Je regrette tout le temps que j’ai perdu avant de trouver ce bijou !! », s’exclame un utilisateur de l’extension. « La vie est courte. Ne perdez pas votre temps à regarder des vidéos à la vitesse normale », s’exclame un autre. « Je regarde des tonnes de vidéos, de conférences et de séries. Cette extension m’aide à gagner du temps. Imaginez celui que vous gagnerez en visionnant vos vidéos 30 % plus vite », conclue une troisième.

Ces enthousiastes restent pour le moment des marginaux. 1505 personnes ont répondu au sondage informel du producteur David Chen sur Twitter : « Regardez-vous des séries ou des films ou écoutez-vous des podcasts en accéléré ? ». 79 % ont répondu « non, c’est une abomination », 16 % ont répondu « oui, pour des podcasts », et seulement 5 % ont avoué le faire pour des podcasts, des films et des séries.

Extrait de «Game of Thrones» en vitesse normale

Extrait de «Game of Thrones» à la vitesse x 1,2

Extrait de «Game of Thrones» à la vitesse x 2

Accélère ou sacrilège

Le speed watching est une bénédiction pour certains, un sacrilège pour d’autres. « Modern Family joué deux fois plus vite est beaucoup plus drôle – les blagues viennent plus vite et semblent plus efficaces. […] Le rythme plus rapide permet d’apprécier plus facilement le déroulement de l’intrigue et la structure des scènes », estime le journaliste Jeff Guo. « Je navigue souvent d’une scène à l’autre, je m’attarde sur les scènes complexes et je passe celles plus lentes. En d’autres termes, je regarde la télé comme je lis un livre. Je saute des passages. Je relis. Parfois, j’accélère. Parfois, je ralentis. », poursuit-il. Il est vrai que la lecture en diagonale existe depuis bien longtemps.

D’autres dénoncent la tyrannie de la vitesse, comme le développait le sociologue et philosophe allemand Harmut Rosa, dénoncent la perte d’attention, et le non-respect du travail de création de l’auteur de l’œuvre audiovisuelle. Nul doute que si la pratique se généralise, les conséquences pourraient intervenir sur l’écriture des scénarios et la réalisation. Heureusement, la surproduction de séries télévisées devrait décliner à partir de 2019, selon FX Research Networks.

 

Mots-clés :