Ronit Elkabetz dans le rôle du Premier Ministre d'Alphaville, ville des actifs dans Trepalium, série diffusée sur Arte les 11 et 18 février.
Ronit Elkabetz dans le rôle du Premier Ministre d'Alphaville, ville des actifs dans Trepalium, série diffusée sur Arte les 11 et 18 février. - Arte

La France a connu fin 2015 son plus haut taux de chômage depuis 1997: 10,2 %. Le taux s’élève à 20,8 % en Espagne, à 24,5 % en Grèce… Et s’il s’envolait jusqu’à 80 %, obligeant le gouvernement à séparer les 20 % d’actifs par un Mur d’enceinte qui protègerait une ville froide et aseptisée d'une « zone » chaotique peuplée de chômeurs? Point de départ de l'ambitieuse série Trepalium diffusée ce jeudi soir sur Arte (à 20h55, pour trois épisodes d'un coup...), l’hypothèse est fantaisiste mais invite - c’est la force de l’anticipation - à la réflexion. Le thème du travail occupe les deux créateurs de la série, Sophie Hiet et Antarès Bassis, depuis une dizaine d’années. 20 Minutes les a rencontrés au dernier Festival de la fiction TV de La Rochelle. 

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Pierre Deladonchamps («L'inconnu du lac»), dans le rôle de Ruben, ingénieur pris au piège de l'impitoyable ascension sociale de «la Ville». Crédit: J.C.Lother. 

Que vouliez-vous proposer avec « Trepalium » ? D’abord le genre, celui de l’anticipation, peu exploré en France, ou le sujet, le travail ?
 

Sophie Hiet. La thématique du travail nous intéresse depuis plus de dix ans : comment l’individu prend sa place dans la société en fonction de son travail, comment le fait d’en avoir ou pas va jusqu’à contaminer notre identité-même… Nous l’avons traitée avec d’autres projets, notamment sous forme de comédie. Il y a dix ans, en 2007, nous avons eu cette idée d’un gouvernement qui forcerait les actifs à employer un chômeur… Ce postulat décalé ne pouvait fonctionner que dans l’anticipation. Un genre qui permet de pousser les curseurs et de parler du monde actuel, mais pas de façon plombante, en s’amusant aussi, en explorant l’imaginaire.

Antarès Bassis : Nous avons développé l’idée des actifs forcés d’employer des chômeurs dans L’emploi vide, un moyen métrage (2007). Mais nous voulions continuer cette réflexion et la pousser dans quelque chose de romanesque. Dans le même temps, on voyait de plus en plus de documentaires sur le thème du travail, notamment sur Arte. Il y avait quelque chose de télévisuel, puis de sériel, à creuser.

Le projet a-t-il évolué, une fois dans les mains d’Arte ?
 

Sophie Hiet : Le point de vue des politiques était absent quand nous l’avons proposé à Arte. En nous donnant son accord, la chaîne l'a réclamé. 

Ronit Elkabetz interprète avec son charisme habituel une inflexible Première ministre qui, pour calmer les tensions sociales, décide d'employer 10.000 inactifs au sein de la Ville. Crédit: J.C.Lother. 

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Comment expliquez-vous qu’il existe si peu d’anticipation en France ?
 

Antarès Bassis : En France, notre rapport est un peu complexe avec l’anticipation, cinématographiquement. On a une littérature d’anticipation, Pierre Boulle, Barjavel, etc. mais il y avait peu de propositions cinématographiques ou même télévisuelles. Je suis personnellement un gros fan d’Alphaville de Godard ou même de Fahrenheit 451 de Truffaut. Pendant très longtemps, on a eu l’envie, en France, de faire beaucoup de science-fiction comme les Américains, mais sans les moyens. Et en oubliant que ce qui est super avec la science-fiction, ce n’est pas les effets spéciaux. C'est de parler du monde d’aujourd’hui.

Sophie Hiet : C’est en train de changer. Arte est un endroit génial pour tenter des choses. Real Humans a ouvert la voie. Arte s’est dit que ça marchait, que le décalage de genre fonctionne tant que l'on a des personnages et une histoire forte.

Léonie Simaga relève le défi du double jeu, interprétant à la fois le rôle d’une habitante de la Zone et celui d’une active de la Ville. Crédit: J.C.Lother. 

Chaque épisode est introduit par une citation. Ray Bradbury pour le premier, Philip K.Dick pour le second. Des références incontournables. Sont-ils vos sources d’inspiration principales ?
 

Sophie Hiet : Ce sont des clins d’œil, mais nos deux grandes références au cinéma sont Gattaca, pour la ville et Les Fils de l’homme, pour la zone: deux films d’anticipation qui ne font pas dans l’esbroufe. Même dans Les Fils de l’homme, cela semble se passer de nos jours. Je trouve ça très jouissif. C’est ce qui m’avait plu dans Real Humans, ce côté actuel. Ou même dans Les Revenants.
 

En mai dernier, « La loi du marché » de Stéphane Brizé a suscité une vive émotion. On se souvient aussi de « La Gueule de l’emploi », le terrifiant documentaire de Didier Cros. Quel est pour vous le message de « Trepalium » ?
 

Antarès Bassis : La Gueule de l’emploi fait partie des documentaires qui nous ont beaucoup marqués. La Mise à mort du travail (de Jean-Robert Viallet) également.

Sophie Hiet : Il est urgent de repenser notre rapport au travail. Le mythe du plein-emploi est fini, il n’y aura plus jamais de boulot pour tout le monde, on est de plus en plus nombreux, le travail est de plus en plus mécanisé. Il est vraiment important de redéfinir les repères, de rappeler que le travail ne fait pas la valeur des gens. Je pense qu'il ne sera plus au centre de nos vies. Pour la sociologue Dominique Meda, « une société qui met sur un pied d’égalité le travail et la souffrance est une société qui va mal ». C’est dingue à quel point les notions sont en train de se mêler. De plus en plus de gens sont en souffrance au travail et l’acceptent comme si c’était normal. Ce serait bien de prendre conscience que non, ça ne l'est pas… Si les gens peuvent réfléchir à cela avec Trepalium, ce serait super.

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