«Takeshi's Castle», un jeu télévisé nippon déjanté créé par Takeshi Kitano.
«Takeshi's Castle», un jeu télévisé nippon déjanté créé par Takeshi Kitano. - dr

De notre correspondant à Tokyo,

Des programmes japonais sur les petits écrans occidentaux? La question provoque des éclats de rire gênés du côté de l’Association des producteurs de télévision du Japon. Alors que les dessins animés nippons s’exportent sans problème, les programmes de fiction ou de divertissement mettant en scène des Japonais en chair et en os sont quasiment invisibles sur nos écrans.

«Avec un doublage, un dessin animé japonais peut devenir français ou allemand» estime Kazuo Iida, un responsable de TV Man Union, une importante société de production. «Mais un drama [série télé japonaise], c’est différent.» «C’est presque impossible de vendre des programmes avec des Japonais à l’écran aux chaînes classiques», confirme Yumi Shimizu, directrice de la distribution internationale de TV Asahi, l’une des principales chaînes de télévision japonaises. Son diagnostic: «Les spectateurs veulent voir des gens qui leur ressemblent.»

Bétonnière à moutarde et pagnes traditionnels

L’explication ne satisfait cependant pas le sociologue Robert Moorehead, maître de conférences à l’université Ritsumeikan à Kyoto. «Nous regardons des tas de programmes avec des gens différents: des riches et des puissants, des gens beaux ou au contraire des émissions qui nous aident à nous sentir mieux en nous moquant des autres.» De fait, des émissions japonaises ont déjà été diffusées en Occident, comme le jeu de cuisine Iron Chef aux Etats-Unis, le programme de variété Takeshi's Castle avec Takeshi Kitano ou Ninja Warrior en France sur M6 et W9.

«Ce sont des programmes qui renforcent nos clichés sur ce que sont les jeux télévisés japonais, pense Robert Moorehead, c’est-à-dire farfelus et complètement délirants. C’est pour ça qu’ils étaient si populaires.» Pour lui, le public occidental qui regarde un programme japonais serait donc presque déçu de ne pas voir une bétonnière déversant des hectolitres d’igname râpée ou de moutarde sur des hommes en pagne traditionnel ou un comédien se faisant pincer la narine par une écrevisse, certes pas rares à l’écran mais qui ne représentent pas toute la production nipponne.

Stéréotypes

Côté séries télévisées, les exemples de diffusion sur les chaînes «historiques» sont encore plus rares, Bioman sur Canal+ et TF1 étant l’un des plus fameux, avec ses séquences où s’affrontent robots et héros en costumes, alternées avec des scènes doublées montrant les acteurs japonais. Une situation qui s’explique par les stéréotypes, pour Robert Moorehead:

«Le téléspectateur occidental de base est-il à l’aise avec un homme asiatique dans un rôle principal romantique? Le stéréotype de l’homme asiatique est très ancré, représenté soit en maître d’arts martiaux, soit au contraire en nerd émasculé.» La faute à Hollywood, qui donnerait le ton selon le sociologue: «Les films reprennent les mêmes recettes jusqu’à plus soif, parce qu’elles sont éprouvées et "sûres" financièrement. Les producteurs sont moins préoccupés par le noir ou le jaune à l’écran que par les billets verts.» Il évoque «une génération d’acteurs, chanteurs, artistes asiatiques-américains qui se tournent vers YouTube, où ils ont des centaines de milliers d’abonnés.»

Le grand réseau serait donc le vecteur de la diversité. «Les chaînes câblées ou sur Internet achètent des programmes pour des niches, vers lesquels se tournent par exemple ceux qui veulent voir des dramas japonais», témoigne Yumi Shimizu. Avec des gens qui ne leur ressemblent pas.

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