Clémence Poésy sur le tournage du «Tunnel», dans le tunnel sous la Manche. 
Clémence Poésy sur le tournage du «Tunnel», dans le tunnel sous la Manche.  - Sky Production
Annabelle Laurent

Sur le port de Ramsgate, au pied des falaises du Kent. L’équipe de tournage - une quarantaine de gilets jaunes - s’agite dans un ballet aussi précis qu’indéchiffrable. Bonnets et manteaux sont de sortie, malgré la mi-mai. «17mph winds, 10°C»: la feuille de service avait prévenu. Au centre, six policiers, à quelques mètres d’un septième homme, adossé contre le mur d’un vieil entrepôt, attendent le signal. «And…action!». Y répondent des cris à peine audibles à travers le vent. Dix secondes plus tard, l’homme est à terre, six armes pointées sur lui. «5/65 A. EXT PORT – LANDING DOCK» est dans la boîte. L’une des pièces du puzzle qui compose, depuis février, «Tunnel».

Une intrigue et un casting bilingue

«Action»: le mot est identique en français et en anglais. C’est déjà cela de gagné pour cette série bilingue, coproduite par Canal+ et Sky Atlantic. A l’origine, il y a «Bron/Broen», une série suédo-danoise diffusée en 2011 à la télé scandinave. Il y a un et demi, la société de production anglaise Kudos («MI-5», «The Tudors»…), membre du groupe Shine, propose aux deux chaînes d’en adapter l’intrigue.

C’est donc ici à la frontière franco-britannique que le corps d’une femme est retrouvé, dans le tunnel sous la Manche. Elise Wassermann de la DPJ de Calais (Clémence Poésy) et Karl Roebuck, son homologue de Folkestone (Stephen Dillane), sont appelés sur les lieux. L’œuvre est celle d’un tueur en série: ils vont devoir enquêter ensemble.

En août dernier, l’écriture est lancée – avec sept scénaristes, cinq Anglais, deux Français, et Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien) aux manettes des deux premiers épisodes - puis la préparation en novembre, et le tournage en février. Six mois de tournage, et le tout sera bouclé en juillet. Une affaire rondement menée.

Une rampe de lancement pour Shine France Films

Entre deux prises sur les docks de Ramsgate veille Nora Melhli, nommée en septembre dernier directrice de Shine France Films, la nouvelle filiale fiction de Shine, que l’on connaissait jusqu’ici comme le producteur de «The Voice» ou «Masterchef».

«Shine est connue à l’étranger pour ses fictions. S’y mettre en France est très naturel», rétorque la productrice. Le budget pour chacun des dix épisodes? Deux millions d’euros. Plutôt encourageant pour un début. «Disons qu’on a les moyens de notre ambition», commente simplement Nora Melhli.

Commissariat et bonbons la Vosgienne

Deux millions, car pour une série bilingue, tournée entre la côte d’Opale et le Kent, les coûts gonflent vite. Deux directeurs de casting, deux versions pour le moindre document de tournage ou de production... «D’une certaine façon, ça double le travail!», lance Ruth Kenly-Letts, la productrice exécutive, depuis les bureaux de Kudos installés pour six mois à Sandwich, dans l’immense et désormais quasiment désert centre de recherches Pfizer, où avait été inventé, ladies and gentleman, le Viagra, trente ans avant la fermeture du site l’an dernier.

Autant, pour la production, profiter d’un tel espace. Ruth Kenly-Letts nous guide donc, quelques étages plus bas, jusqu’à deux salles sombres. Une vingtaine de bureaux, encerclés de murs couverts de photos des victimes et des divers éléments de l’enquête écrits… en français: nous sommes au commissariat de Calais. Des bonbons La Vosgienne jusqu’au prospectus d’un cours de zumba – de Calais, daté de 2012 - tout y est. Juste à côté, l’appartement d’Elise, sobre et épuré, à l’image de sa propriétaire psychorigide, comme le veut le scénario.

«Bloody French!»

La création de ces éléments de décors français, pour des questions de budget, n’exclut pas, bien sûr, les tournages outre-manche. Le lendemain de notre visite, une partie de l’équipe -les techniciens anglais ne font pas le voyage- s’y rend justement.

«Ce tournage bilingue, c’est ce qui m’a convaincu!», s’enthousiasme Hettie Mc Donald, réalisatrice anglaise des épisodes 5 et 6. «Ça bloquait au début, mais tout le monde commence à se lâcher», ajoute Nora Melhli, qui avoue avoir elle-même tenté de mettre son veto à l’embauche d’un chef anglais – mon dieu, du pudding - pour la cantine du tournage dans le Kent. Chef qui s’est finalement avéré très populaire auprès de l’équipe française.

«Dans la série, les flics se disputent parce qu’ils n’ont pas la même culture. C’est parfois la même chose entre nous côté prod! Those bloody French, those bloody English!», confie Ruth Kenly-Letts.

Si les «bloody French» et les «bloody English» parviennent à boucler le tournage, Shine aura, dès la fin 2013, réussi sa reconversion dans la fiction «prestigieuse». «Tout le monde s’en fout qu’on produise aussi du divertissement», tranche Nora Melhli, qui planche en parallèle sur «des séries, des films unitaires, de la comédie et du polar. De quoi prendre la relève à la fin de Tunnel».