Pourquoi le programme de lutte contre la radicalisation de Mulhouse n'a connu qu'un seul échec

DJIHADISME Depuis le mois d’octobre 2015, un dispositif alsacien a pris en charge pendant plusieurs mois une quinzaine de personnes soumises à des dérives radicales essentiellement djihadistes. Il n’a pour l’heure compté qu’un seul échec…

Bruno Poussard

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Le tribunal de grande instance de Mulhouse pilote ce programme depuis octobre 2015.

Le tribunal de grande instance de Mulhouse pilote ce programme depuis octobre 2015. — B. Poussard / 20 Minutes.

Dans un rapport dévoilé fin février, deux sénatrices ont largement remis en question le concept de déradicalisation. Mais au milieu, une expérience jugée « réussie » marquait l’exception : celle de Mulhouse. Dans le Haut-Rhin, depuis le mois d’octobre 2015, un programme prend en charge des personnes soumises à des dérives radicales.

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Seul en France à être mis en place dans un cadre judiciaire - à travers la cour d’appel de Colmar et le tribunal de grande instance de Mulhouse -, le dispositif orienté par les différents juges intervient en amont d’une radicalisation violente. Pas auprès d’individus impliqués dans des attentats ou de retour de Syrie, donc.

« On n’a pas la prétention de déradicaliser »

« On n’a pas la prétention de déradicaliser, mais on essaye d’arrêter l’hémorragie, de permettre une prise de conscience, leur montrer qu’il peut peut-être y avoir autre chose », clarifie Dominique Alzeari, procureur de la République de Mulhouse. En excluant la dimension théologique, les acteurs impliqués tentent d’apporter une réponse jusqu’ici inexistante.

C’est que l’Alsace fait partie des régions les plus touchées au nombre de signalements. Repérées par des infractions pénales ou grâce à des remontées du système éducatif, trente personnes en voie de radicalisation djihadiste (ou encore néonazie) ont ainsi été depuis détectées. Orientée par les magistrats, la moitié est ensuite passée entre les mains du programme. Pour un seul échec.

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Une réponse voulue individuelle et adaptée

Devant des situations très différentes entre hommes ou femmes, mineurs ou majeurs, le programme veut fournir une réponse individuelle adaptée. Proposé ou imposé, il nécessite l’accord de chacun, pour creuser dans son histoire. Directrice de l’association Accord 68, Isabelle Depommier rebondit : « Il faut aussi lui montrer l’intérêt personnel ». Pour aller plus loin, la confiance paraît primordiale.

Avant d’aborder la déconstruction de la radicalisation, les spécialistes d’Accord 68 sont chargés de poser les bases sereines de cet échange. Dans l’aide aux victimes depuis 1985, l’association a déjà accompagné beaucoup de familles avec des proches en situation de dérive sectaire. Une emprise aux mécanismes estimés à Mulhouse comparables à ceux d’une radicalisation djihadiste.

« Tenter de trouver les faiblesses de l’emprise et de la radicalisation »

Egalement déployé avec la mairie ou l’hôpital de Mulhouse ainsi que les services pénitentiaires et de protection de la jeunesse, le dispositif commence par une évaluation en plusieurs entretiens. « A travers son vécu, on tente de comprendre les facteurs de la radicalisation et d’y trouver des faiblesses pour les sortir de l’emprise », précise Isabelle Depommier.

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Avec des éducateurs et des psychologues aux spécialités variées (entre addictions, violences conjugales, foyers ou prévention de rue…), l’idée est ensuite d’aider chacun à retrouver un libre arbitre. « Ce qu’on propose, c’est un accompagnement au changement, résume la psychologue Virginie Meister. Le but, c’est de créer une prise de conscience. »

Des activités pour retrouver une place et un projet dans la société

Pour rompre l’isolement, aider à retrouver une place dans la société ou encourager à réfléchir sur leurs propres croyances, les acteurs font appel à un grand nombre d’ateliers adaptés au fil de dizaines de rendez-vous, plusieurs fois par semaine. Jusqu’à des activités culturelles ou sportives si besoin, à l’image d’un séjour de rupture de trois jours de trek.

Capture d'écran de la vidéo
Capture d'écran de la vidéo - Gourvenement / Dailymotion

Une visite de l’ancien camp de concentration alsacien du Struthof vise aussi notamment à reposer le cadre. « Ils voient ce que la radicalisation peut donner », justifie le procureur Dominique Alzeari. En répondant encore à des textos parfois tardifs, les acteurs tentent de s’adapter au mieux à chaque cas. La dernière phase cherche enfin à construire un projet d’ insertion.

Après Mulhouse et Colmar, bientôt à Strasbourg, et ailleurs ?

« Blessés ou heurtés, les gens ont des profils chaotiques, rappelle Mélodie Jammet, assistante du procureur spécialisée sur ces questions. C’est un travail sur le long terme pour les aider à se protéger. » Les acteurs s’appuient au cours de ce dispositif allant de trois mois à un an sur un grand nombre de relais. A terme, ils visent ainsi une prise en charge poursuivie.

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Les premiers sortis du programme restent souvent en contact avec son coordinateur. De quoi donner des idées. Après Colmar, le programme en densification continuelle pourrait être adapté à Strasbourg. « Il est à disposition de tous les tribunaux de grande instance de France », termine Dominique Alzeari. Pour l’heure, l’expérimentation de Mulhouse semble payer.