A la faveur des derniers beaux jours, les bancs en pierre de la place Saint-Etienne sont pris d’assaut. Les anecdotes fusent. Au centre, les vélos sont entreposés sur les sacs. A peine le temps de s’en griller une petite, un jeune arrivant entend son téléphone sonner. Il faut repartir. Des sushis à aller récupérer, et un client à livrer à Schiltigheim.

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Voilà le quotidien d’un coursier avec, pour beaucoup d’entre eux, un gros cube vert dans le dos. De plus en plus nombreux au fil des derniers mois à Strasbourg, ils se sont pour certains étudiants, pour d’autres travailleurs à côté, et pour d’autres enfin à plein-temps. Mais est-ce un vrai bon plan ?

Les coursiers de Deliveroo travaillent tous en auto-entrepreneur.
Les coursiers de Deliveroo travaillent tous en auto-entrepreneur. - B. Poussard / 20 Minutes.

Une communauté forte de fous de vélo, fixie ou non

Avant tout, mieux vaut y mettre une condition préalable, celle d’aimer pédaler. La majorité des coursiers a de gros mollets, plus ou moins affûtés. Vieux passionné du pignon fixe, Romain, ancien soudeur a saisi l’opportunité chez Deliveroo : « Je suis payé à faire ce que j’aime ».

« Dans mon ancien boulot, j’étais nettement plus dans la productivité, là on est dehors et on a le temps de discuter ».

Ces gars (et ces quelques filles) sont en partie des fous de bicyclette, jusqu’à s’enquiller des cols des Vosges. De cette passion est née une solide communauté. Converti, Thibaut s’en réjouit : « On vient de milieux différents, il y a des fans de musique, de dessin… A force, on finit par faire la fête ensemble. »

Chacun libre de choisir ses créneaux horaires et son chemin

A Strasbourg, les coursiers ont l'habitude de se poser place Saint-Etienne entre deux livraisons.
A Strasbourg, les coursiers ont l'habitude de se poser place Saint-Etienne entre deux livraisons. - B. Poussard / 20 Minutes.

Ou plus. C’est le cas de Léo, étudiant par correspondance : « Chez moi, on est quatre en coloc' dont trois coursiers, et on a créé un atelier de réparation. » Partage et entraide vont de pair. « C’est une vraie équipe et si un mec se fait voler son vélo, l’info passe et tout le monde jette un œil », rebondit Romain.

Tous n’ont pourtant pas un fixie dernière génération, ni 800 km au compteur chaque mois. Chacun choisit ses créneaux et adapte son emploi du temps. Un air de liberté apparaît… Jusqu’à quitter un beau poste de consultant pour co-diriger Tomahawk, implantée ici depuis douze ans. « Ce n’est pas un job abrutissant ni aliénant, et puis on est autonome sur notre vélo », justifie Pascal Kempf, quarantenaire.

Une nouvelle entreprise de livraison, Emma, arrive à Strasbourg

L’activité est en pleine croissance. Emma Livraison (service plus large de conciergerie), solidement installé à Nancy (où il a notamment deux CDD), a débarqué à Strasbourg en septembre. « C’est la ville étudiante et vélo dans le Grand Est, c’était presque évident », confie Mohamed Guerraf, le créateur. Ce développement soulève pourtant des questions.

Malgré leur statut de travailleur indépendant, les doivent porter un petit équipement marketing.
Malgré leur statut de travailleur indépendant, les doivent porter un petit équipement marketing. - B. Poussard / 20 Minutes.

Sur le statut des coursiers, auto-entrepreneurs et « partenaires » de boîtes comme Deliveroo. « Savent-ils tous ce que ça implique ? », interroge Pascal Kempf, dont les 24 bikers sont salariés. Des galères administratives par exemple, comme les inscriptions à une assurance ou au régime des indépendants à réaliser soi-même.

Des coursiers en revanche auto-entrepreneurs, sans réelle sécurité

L’entreprise de livraisons de plats fournit bien quelques conseils et recommandations, mais facile de s’y perdre. « L’aspect juridique est compliqué, personne ne nous aide, j’ai failli ne pas payer mes impôts l’an dernier », reconnaît Léo. Dans un job où le conflit avec les voitures est fréquent, le risque de blessure est tout aussi prégnant.

L’incertitude règne. D’autant, qu’en parallèle, le principal employeur lancé ici en février a changé les contrats des nouveaux, supprimant la part fixe (7,5 euros de l’heure) en faisant grimper les courses de deux (ou trois) euros, à cinq euros. Tous vivent un peu au jour le jour. « On verra dans un an si les conditions me plaisent toujours », résume Romain.

« Si tu te pètes une jambe, t’es pas bien », résume Romain

Les coursiers à vélo passent leur temps à l'extérieur.
Les coursiers à vélo passent leur temps à l'extérieur. - B. Poussard / 20 Minutes.

Ambassadeur Deliveroo à Strasbourg, un autre Romain, à peine plus vieux et aux projets à côté, ne se sent pas menacé : « Il faut garder à l’esprit que si tu te pètes une jambe, t’es pas bien. Ça me convient à mort, mais il faut avoir conscience de la situation. Mieux vaut juste ne pas rechercher la stabilité. »

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Le marché est en évolution constante. Loin des plus petits Tomahawk, EmmaLivraison ou Novea 67 (lire ci-dessous), la start-up Deliveroo - qui a vu la faillite de son concurrent Take Eat Easy - limite aujourd’hui les sessions de formation, après un grand nombre de coursiers retenus cet été. Sans que l’on sache jusqu’où ira la bulle.

Livraison et insertion, sous contrat salarié chez Novea

Anciennement Ultimatum, l’entreprise Novea 67 fait aussi dans la livraison, mais avec un autre volet, l’insertion, auprès d’un public en difficulté. Sur ses 35 chauffeurs, quatre ou cinq sont donc à vélo(-cargo), à l’année, mais uniquement dans le centre-ville. La flotte doit d’ailleurs augmenter. Et tous les employés sont eux salariés, sous la forme de contrats à durée indéterminés d’insertion (deux ans maximum).

Le responsable, Jean Ohmann s’interroge justement sur cette nouvelle concurrence de coursiers ? « Quand on transporte de la marchandise, il faut des diplômes, et avec ces nouvelles entreprises qui ont trouvé une faille juridique, ce n’est pas le cas. Mais combien de temps cela durera-t-il ? »

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