• C'est le début de la Coupe du monde de biathlon à Ostersund, en Suède, ce week-end.
  • Martin Fourcade en est l'immense favori, et ce sera la même chose aux JO dans quelques mois.
  • S'ils continuent à gagner, il deviendra probablement le plus grand skieur français de tous les temps.

On ne vous refait pas le dessin. Bon, allez, si : Martin Fourcade a 29 ans, six gros globes de cristal, deux médailles d’or olympiques et onze titres en championnats du monde - on passe sur les records de victoires consécutives et autres performances sur les skis : bref son armoire à trophées est pleine à craquer.

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A l’aune d’une année olympique forcément spéciale pour lui – il sera le porte-drapeau français en Corée du Sud - dont le coup d’envoi sera donné dimanche à Ostersund, on imagine déjà ce palmarès grossir inéluctablement. Et forcément, on se pose des questions. Des questions qui ne viennent habituellement qu’à la fin d’une riche carrière sportive : quelle place occupe Martin Fourcade dans l’histoire du ski français ? Vous avez trois heures. Nous, un peu moins.

Je suis une légende

Comme il fallait faire vite, on a fait chauffer le téléphone et appelé Michel Vion, président de la Fédération française de ski (FFS) puis Luc Alphand, dernier bleu à s’être adjugé le gros globe de cristal en ski alpin (en 1997). Pour ce jury d’élite c’est clair, Martin Fourcade est immense :

Michel Vion : « Martin pour moi c’est un peu un phénomène du ski français. Sur les résultats globaux il est phénoménal. Six gros globes de cristal, meilleur biathlète mondial pendant toutes ces années avec une régularité incroyable, ce palmarès, ce règne sans partage… S’il faisait du 200 ou 400m, Fourcade ce serait Bolt bis, aucun doute là-dessus. Ça serait Teddy Riner, en fait. »

Luc Alphand : « Il est énorme. Déjà, il a un physique de golgoth, c’est uné évidence. Mais ça ne suffit pas, derrière faut gérer ses émotions, le tir, la pression, le statut de favori à chaque course. Il a quoi ? 10-12 ans de biathlon ? Et il réussit encore à se mettre mal à l’entraînement dès le mois de mai, à avoir la même motivation et garder la même passion, la même envie de gagner. Pour moi, il est déjà dans la dimension supérieure. »

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Cette dimension, c’est ni plus ni moins que le statut de légende. Et de ce qu’on a retenu des discussions avec Vion et Alphand, un seul nom tient la dragée haute au skieur-tireur : Jean-Claude Killy. Si vous connaissez le personnage, vous pouvez passer au paragraphe suivant. Si ce nom ne vous dit rien, sachez que Killy c’est :

  • Trois fois l’or olympique
  • 6 titres de champion du monde
  • Six gros globes de cristal
  • 15 victoires en coupe du monde dont 12 rien qu’en 1967
  • Le tout en ayant stoppé sa carrière de skieur à 24 ans

En résumé, un genre de Björn Borg du ski alpin à qui Michel Vion ne manque pas de tresser des lauriers :

« Killy aux Jeux olympiques de 68, ce qu’il fait c’est remarquable. Personne ne peut le contester. C’est un one shot, 3/3 aux Jeux olympiques, merci et au revoir. Il n’a pas eu la durée d’un Fourcade, mais c’est extraordinaire. »

Si Fourcade sort le grand jeu aux JO, il sera définitivement le plus grand

Bref, on en est donc à comparer Fourcade, toujours en activité, à un homme qui est régulièrement mentionné dans le top 3 des meilleurs skieurs alpins de l’histoire. Luc Alphand : « c’est marrant parce qu’il n’y a pas si longtemps que ça, on était amenés à répondre à un quiz sur "qui était le meilleur skieur alpin de tous les temps". On avait le choix entre Hirscher, Killy et Stenmark. Bon, c’est le Suédois qui a gagné, mais ça prouve à quel point Killy a marqué ce sport ». Et donc à quel point Martin Fourcade s’est déjà élevé.

Evidemment, personne ne le dira, enfin pas tout de suite, mais on sent clairement que la balance n'est plus loin de pencher en faveur du biathlète. Michel Vion estime que ce dernier n’a « plus » qu’une chose à faire pour clore le débat : « Fourcade aurait déjà pu imiter Killy à Sotchi, ça se joue à dix centimètres finalement. Bon l’avantage, c’est qu’il peut encore le faire à PyeongChang. S’il y parvient, là il aura vraiment un coup d’avance sur Killy », confie le président de la FFS. Et Luc Alphand d’ajouter :

« Ce sont deux époques différentes. Je n’en dénigre aucune mais aujourd’hui, les valeurs se sont resserrées. Il n’y a qu’à voir, en descente, il y a 20 mecs qui peuvent se tenir en une seconde. Le niveau est exceptionnel. En biathlon c’est un peu plus qu’une seconde d’écart, mais de voir en 2017 Martin détrôner ou presque une légende comme Björndalen, c’est énorme. »

Killy a gagné les JO sur les skis et en costard

Reste la question de l’extra-sportif. Un champion se doit avant tout d’être transcendant sur son terrain de jeu, mais les plus grands sont ceux qui ont réussi à exister en dehors. Selon Michel Vion​, là aussi c’est déjà mission accomplie pour Fourcade. Pour trois raisons :

  • Le statut de porte-drapeau le rend encore plus important.
  • il a « un comportement exemplaire. Son éthique notamment vis-à-vis de la lutte contre le dopage est à mettre en avant »
  • « Il sort du cadre du ski, de la neige, de la montagne. Quand des groupes bancaires font confiance à quelqu’un comme lui pour leur comm’, c’est la preuve qu’il est hors du commun, qu’il a quelque chose en plus. »

Mais contrairement au plan sportif, où l’on peut penser qu’il a déjà Jean-Claude Killy dans le rétro, ce dernier reste un cran au-dessus hors des pistes enneigées. Luc Alphand explique :

« Killy il arrête très tôt, mais derrière il a fait une carrière pro extra-sportive qui est encore plus réussie. C’est un taulier en termes de management sportif, de gestion de carrière, des choses qui ne se faisaient pas l’époque. Et puis Jean-Claude, au CIO et pour les Jeux d’Albertville [pour lesquels il est coprésident du comité d’organisation], il est super-important. »

Comment on fait pour les départager, alors ? On attend. Luc Alphand, pour conclure. « Avantage à Martin sur le sportif, et il faudra voir sur le long terme ce qu’il choisira de faire après sa carrière, quelle influence il pourra avoir. Mais ça, on ne le saura que dans 20, 30 ans. » D’ici là, Fourcade aura sans doute eu le temps de glaner quelques globes supplémentaires.