Joachim Barbier, à la rédaction de 20 Minutes 
Joachim Barbier, à la rédaction de 20 Minutes  - G. LABARTHE / 20 MINUTES

Cédric Garrofé

[Le chat est terminé]

Ne faut-il pas que, comme pour tous les autres sports, le football fasse évoluer ses règles pour redevenir un vrai spectacle plus qu'un spectacle financier?
Les deux vont ensemble. En général, on change les règles pour ramener plus de sponsoring, de partenaires, de droits TV. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de changer les règles, il faut des matchs ennuyeux pour voir la différence avec les matches épiques, mythiques....Tout cela construit un équilibre des émotions.
 
Une question à laquelle seul un journaliste de So Foot sera capable de répondre: Lors de la dernière victoire d'un président de gauche aux élections présidentielles en France en 1988, la Hollande a gagné l'Euro la même année....  Maintenant que la Hollande a gagné les élections présidentielles ... La France peut-elle gagner l'Euro 2012?
Oui, bien sûr, un président normal va provoquer des résultats tout à fait anormaux en Ukraine. Et il sera bien obligé de se rendre à Kiev pour la finale et s’asseoir sur son boycott. C’est un piège de l’UMP qui a payé les quinze équipes de l’Euro avec ce qu’il restait des fonds de l’Elysée. Mais c’est vrai que depuis 2002, on est un pays de loosers. Embêtant pour le pouvoir en place qui n’a pas eu beaucoup d’occasions de célébrer le génie français et flatter l’orgueil national. Enfin dans le foot surtout...
 
Bonjour, j'ai une question qui concerne la formation à la française. Pensez-vous que les centres de formation français restent toujours des plus performants aujourd'hui, par rapport à nos concurrents?
C’est ce qu’on dit... Enfin surtout en France. Je remarque juste que la meilleure formation du monde produit des joueurs qui ressemblent plus à des coureurs de 400 mètres qu’à des joueurs de football. En tout cas, on s’est endormi depuis 10 ans. Parce que depuis, des pays comme l’Allemagne s’y sont mis et font bien mieux…
 
Dans l'extrait de présentation de votre livre, vous dites : «La France a oublié que, sur et autour du terrain, le football est un jeu, y compris de rôle.». Je ne suis pas d'accord. Le football est devenu professionnel, à ce niveau il est tout sauf un jeu. Les intérêts politiques, géopolitiques, économiques sont énormes, et les joueurs, le savent bien, de même que les Français. De même, les joueurs sont devenus des modèles, des icônes pour les jeunes. Combien de jeunes ont été tentés de refaire le coup de boule de Zidane en club, après l’avoir vu à la télé? Et combien de jeunes étaient devenus fans du numéro 10 après ses deux buts en finale de la Coupe du monde 98? Le comportement des footballeurs influence les gens. Le football professionnel, n'est plus un jeu.
Vous avez raison sur l’environnement....mais ce qui se passe sur un terrain reste un jeu. Donc, il faut essayer de dédramatiser la défaite, malgré ces conséquences. Si les mecs rentrent sur le terrain en pensant au cours de l’action d’Adidas ou de Carrefour, c’est mort, ça va être le FC Chocotte. C’est justement parce qu’il est devenu un truc énorme qu’il ne faut  pas oublier qu’au départ, le but c’est quand même essayé de faire rentrer un ballon entre trois poteaux.
 
Si la France regarde ce foot et le critique, n'est-ce pas justement une forme d'amour? 
Quand je parle d’un pays qui n’aime pas le foot, je parle des gens qui n’ont pas la culture du football, qui ne vont pas au stade, qui ne saisissent pas l’ironie ou le second degré dans le football. Attention, je ne veux pas faire mon Ayatollah en me prenant pour un gardien du temple, je parle juste de ceux pour qui justement le football n’est pas une passion mais une opportunité de faire parler d’eux plus que le sujet. Je crois que la France est comme un ado déçu. Il a découvert les joies de l’amour et du sexe (1998) mais s’est fait lourder par sa copine (après 2006).  Donc, peut-être le temps de la maturité maintenant… En tout cas si on est critique, on vit quand même le foot avec moins de passion que nos voisins...On est souvent sur le sociétal, par sur le jeu. 
 
Les joueurs de foot sont trop payés pour ce qu'ils font. Le comportement d'Anelka vis-à-vis de Raymond Domenech fut une honte. De plus, la L1 n'attire pas les joueurs étrangers. A la différence du foot, nous avons le rugby dont le championnat est reconnu par tous les pays, dont l'équipe de France est crainte. Au football, ça tombe comme des mouches, les plongeons sont classiques et si la faute est réelle, on en rajoute. Au rugby, les joueurs se respectent sur le terrain et en dehors des terrains. De plus, l’arbitre, qui mesure 1m20 est respecté par tous ces gaillards frôlant les 2 mètres et pesant près du quintal. Ce que les Français aiment, c’est le respect. Respect de l'adversaire, respect de l’arbitre, respect du public. Il existe encore au rugby, ce qui explique que les Français aiment le rugby français et ses joueurs mais plus au foot. Qu’en pensez-vous?
Je vois que tu aimes le rugby....qui m’ennuie profondément, enfin dans sa version «moderne». Le jeu est devenu très conservateur, sans prise de risque. Et cette campagne de communication orchestrée par les dirigeants du rugby qui tentent de vendre «les valeurs de l’ovalie» à n’importe quel partenaire est... un peu une arnaque. Je pense que le jour où il y aura autant d’argent dans le rugby que dans le football, les joueurs de rugby prendront les mêmes mauvaises habitudes que les footballeurs. Je trouve que la politique de Guazzini au Stade français a tué le côté sauvage du rugby...et pour le respect, c’est vrai qu’il y a moins de contestations qu’au foot. Le rugby est un sport encore dominé par les Anglo-Saxons, donc, à l’opposé du foot, un sport de protestant, donc on ne peut pas mentir, d’où l’utilisation de la vidéo alors que le monde du foot commence seulement à l’envisager... Sinon, je suis un peu nostalgique des bastons entre premières lignes de Toulon et de Béziers...
 
Ce qui rend un gars comme Tony Parker intéressant, c'est, par exemple, son implication dans l'ASVEL (Equipe de basket de Lyon-Villeurbanne), dans la volonté de regrouper les joueurs NBA en Équipe de France. Bref, un peu l'amour du pays et de son sport. Au foot, j'ai l'impression que la priorité des joueurs, c'est d'aller se faire de l’argent dans n'importe quelle équipe en Angleterre plutôt que d'essayer de construire quelque chose à long terme dans son club français. N'est-ce pas regrettable?
Je ne sais pas... Est-ce que vous trouvez scandaleux que des gens qui après avoir fait des hautes études en France - en partie payées par la collectivité - partent travailler à la City ou à Wall Street? Est-ce qu’on doit introduire du patriotisme dans ses choix de vie? Je n’en sais rien...Je remarque juste qu’on estime de plus en plus qu’un footballeur a une dette envers son pays, qu’il doit quelque part, redonner quelque chose à la France. Pour avoir envie de rester dans un club français, il faudrait aussi, au-delà des salaires, que les clubs français soient des institutions fortes. Ce qui  n’est pas le cas. En France, on a juste des équipes professionnelles, pas de club, avec des identités fortes. Vous regardez l’OM, soi-disant le club le plus aimé en France, il change de président tous les deux ans. Il n’y a aucune continuité. Donc, on a envie de dire aux dirigeants: ne vous étonnez pas que les joueurs ne respectent pas le club puisque vous vous comportez de la même façon.
 
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de tout englober. Les Français ont du mal avec certains joueurs qui manquent cruellement d’humilité et de sympathie. Regardez Olivier Giroud, un joueur qui semble sympa et simple. Il est très aimé par le public. Si tous les joueurs étaient comme lui, les Français n’auraient aucun problème avec, par exemple, l’équipe de France. Qu’en pensez-vous?
J’ai un peu de doute sur cette théorie. Si par sympa, vous voulez dire, un mec qui partage quelque chose avec le public, bien sûr... Mais je crois aussi que le football a besoin de personnages charismatiques, qui sont à la fois proches des gens et en même temps des «têtes de cons», avec des egos forts... Le summum était Maradona dans ce genre. Le gars est persuadé d’être le plus grand joueur de toute l’histoire et, en même temps, capable de bains de foule dans les rues de Naples. Je crois que les joueurs français dont vous parlez sont juste des «kékés», ils ont peur du monde extérieur à force d’être maintenu dans leur bulle. Donc, ils se donnent cette image distante mais c’est plus un aveu de faiblesse. Mais perso, je n’échangerai pas un Ibrahimovic contre quinze Toulalan (rien de personnel Jérémy).
 
Le manque d'attractivité de la L1 et du résultat des clubs français en Ligue des Champions n'y est-il pas pour quelque chose à ce désintérêt? Je pense que le manque de culture de certains joueurs français, dans les interviews, les analyses est terrible. Soit je les trouve bêtes, soit je les trouve prétentieux. Bref, ils ne m'intéressent pas. C'est bien différent de la référence France 98 avec des joueurs comme Blanc ou Lizarazu qui avaient, eux, un certain niveau intellectuel.
C’est vrai mais c’est aussi une autre époque. Cette génération - Blanc, Liza - a connu la médiatisation du foot, avec l’argent qu’il génère, sur la fin de leur carrière. Avant, on n’aurait jamais pensé mettre des footballeurs en jet ski avec des mannequins en couverture de Voici. 1998 est un tournant. Les joueurs actuels sont nés et ont grandi dans cet environnement. Quelque part, ils sont tous aujourd’hui des sortes de PME, dès leur plus jeune âge. Et comme l’argent et la réussite de la carrière tiennent à un fil, on les pousse à ne plus rien dire ou alors les banalités d’usage. Après, je trouve qu’en France, le système les infantilise. Comme l’a dit Jérôme Leroy, «en France, c’est « tu cours et tu la fermes »». On veut des footballeurs dociles, qui ne réfléchissent pas trop, se marient jeunes, et qui se concentrent sur le ballon. On oublie d’en faire des hommes. Donc forcément quand les mecs commencent à toucher à la réussite, ils partent en sucette. C’est comme lâcher des jeunes filles d’un couvent dans la nature, elles vont essayer tout ce qu’on leur a interdit jusqu’alors…
 
Quelle est l'origine de cette défiance des Français envers le football français?
Comme on n’a pas de culture sportive forte, on ne s’identifie qu’aux vainqueurs, ce qui est assez couillon comme approche. Et comme on ne gagne plus, il ne reste que les prétendues dérives: banderole anti-Ch'tis, main de Henry, soirées avec les prostituées, grève en Afrique du sud etc. Le foot est regardé du côté des faits divers et des excès. Comme en plus, on est dans une situation de crise, on fait le procès facile de ces millionnaires qui claquent leur salaire de 500.000 euros dans des montres ou des grosses caisses au moment où la France «souffre», avec un fort taux de chômage, etc. On est passé d’un extrême à l’autre, entre 1998 à 2010. C’est un peu comme une déception amoureuse.
 
Quelle est la place de la «politique» dans l’approche du football chez les Français? On a souvent entendu des critiques (risibles) sur les origines des titulaires de l’équipe de France, qui ne représenteraient pas la France (trop de joueurs issus de la diversité). Qu'en pensez-vous?
C’est un peu ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre. Avant 1998, les politiques de ce pays, à part quelques rares exceptions ne s’intéressaient pas au foot. Et puis, ils ont compris ou plutôt mal compris l’intérêt à prétendre s’y intéresser. Et depuis 2002, en fait depuis qu’ils ne peuvent plus se faire une place sur la photo des vainqueurs, ils condamnent à tour de bras, à chaque affaire, dénoncent les prétendues dérives. Ils exigent une exemplarité du football qu’ils ne s’appliquent pas. Il y  a une forme de kidnapping sur le football pour parler d’autres sujets, on l’a vu avec Knysna ou en fait, beaucoup de personnes du monde politique en profitent pour parler d’échec de l’intégration ou d’islamisation de la société française. C’est assez significatif du mépris ou de la méfiance des élites pour le peuple et de leur peu de respect pour le sport. Pas seulement le football.
 
Comment expliquer qu’un Luiz Suarez soit adulé en Uruguay, tel un sauveur, après sa main contre le Ghana en quart de finale de la dernière Coupe du monde, alors qu’il se serait fait très mal voir s’il avait fait cela sous le maillot de l’Equipe de France (exemple : Thierry Henry)?
J’en parle dans mon livre. Les commentaires à la suite de la main de Henry étaient, pour la plupart, ridicules. Le football professionnel ne peut pas être moral parce qu’il y a trop d’enjeux. La seule chose qui compte pour les joueurs, c‘est de gagner. Dans la main de Suarez, je trouve qu’elle a quelque chose de très latin... Cette façon de jouer avec les règles, de tricher sans vraiment tricher, sans se faire pincer, une histoire une peu napolitaine, catholique....donc je comprends que Suarez soit adulé chez lui…
 
Les Français ne sont-ils pas, selon vous, et avant tout de grands jaloux? Ils n'aiment pas les joueurs français qui touchent trop mais adulent les Messi, Christiano Ronaldo and co. qui touchent encore plus...
Ils sont peut-être jaloux du talent des joueurs que vous venez de citer mais je crois surtout qu’on a un problème avec l’argent en France. Comme vous l’avez bien compris. On estime qu’il est un polluant en oubliant que le talent a un prix, parce qu’il est rare. Les salaires dans le foot ne sont comparables qu’avec ceux de Hollywood. Je ne sais pas Messi mérite son salaire, comme je ne sais pas si Nicolas Cage vaut 40 millions de dollars mais si on leur offre cette somme, c’est sûrement parce qu’on estime qu’ils les génèrent, j’ai pas de point de vue moral là-dessus...
 
Merci à tous pour vos questions intelligentes. Sinon: arrêtez de regarder cette connerie de Roland Garros. Un sport où les spectateurs n’ont pas le droit de faire du bruit pendant les échanges ne peut pas être pris au sérieux...

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Présentation du chat:

Selon un récent sondage réalisé par l'Ifop, seuls 2% des Français croient en une victoire des Bleus à l'Euro 2012. Marseillaise sifflée, grève des Bleus en Afrique du Sud, banderole anti-Ch'tis, critique sur le train de vie des footballeurs et leur niveau de jeu… le football semble être devenu peu à peu le sport mal-aimé des Français.

Dans «Ce pays qui n'aime pas le foot. Pourquoi la France appréhende mal le football et sa culture» publié aux éditions Hugo Sport, Joachim Barbier donne la parole à des journalistes, entraîneurs, joueurs, personnalités politiques et intellectuels afin de comprendre pourquoi le foot est devenu un enjeu pour ceux qui souhaitent imposer leur morale et leur pensée politique. Cette activité ne devrait-elle être réservée qu’aux jeunes gens bien élevés?
 
Extrait: «La France regarde aujourd'hui le football comme un théâtre de la moralité sans dimension épique. Peut-être parce qu'elle le considère sans recul, sans humour, ni second degré, sans ironie ni relativisme. Bref, elle a oublié que, sur et autour du terrain, le football est un jeu, y compris de rôle.»
 
Joachim Barbier est journaliste à So Foot. Il collabore aussi à d'autres médias, comme la BBC et est l'auteur de «Football, made in Afrique» publié aux éditions Actes Sud en 2010.