Il fait encore nuit sur la plage d’Arica, quand Etienne Lavigne saute dans «Delta», l’hélico de la direction de course du Dakar. Chemise blanche et lunettes noires, le patron du rallye n’attend pas. Dès 5h du matin, le voilà donc au côté de son pilote pour superviser l’étape qui conduit motos, voitures et camions pour la première fois au Pérou, sur la route d’Arequipa, 705 bornes plus au nord. Un travail qui le pousse à enfiler plusieurs casquettes à la fois. Gendarme, instructeur, guide touristique ou encore psychologue auprès des pilotes à la dérive. «C’est de la coordination avant tout. Il faut tout prévoir en amont», simplifie le boss du rallye.
Ce jour-là, tout commence au départ de la spéciale moto, près du village de Tacna. Une poignée de mains aux pilotes, un mot sur la nuit passée au bivouac -«Ne dormez pas trop près des générateurs, ça dégage des émanations toxiques»- et le survol de l’étape démarre. A travers le hublot se dessine un paysage lunaire, caractéristique d’une région fâchée avec l’ombre et où il n’y a que du sable. Lavigne, lui, crachote déjà ses consignes à la radio. Il cherche à joindre «Papa Charly» (le nom de code PC course) pour une indication météo. Puis répond à un hélico qui signale un problème de carburant en cours de spéciale. «Je crois qu’il y a assez de monde sur place pour se débrouiller avec des locaux», peste le boss.
Les mains dans le cambouis
Plutôt prévoyant, le patron de la course compte sept téléphones et systèmes radios pendant le rallye. Un combiné dans l’hélico, deux téléphones satellites, deux VHF et deux BlackBerry. A la moindre alerte (médicale, mécanique ou sécuritaire) il se rend sur place. Sa quinzaine est aussi éreintante que celle des pilotes: lever entre 2h et 4h, cinq heures de vol quotidiennes, une dizaine d’arrêts sur des points chauds, quelques canettes de Red Bull et un bon demi-paquet de cigarettes. Pas mal pour quelqu’un qui ne «fume jamais, sauf pendant le Dakar».
C’est d’ailleurs pendant une pose clope qu’intervient le premier souci de la journée. Au sommet d’un canyon, un «Tango» (véhicule médical) vacille dangereusement. Sous ses roues se dresse une piste noire sablonneuse que les concurrents doivent emprunter uns à uns. «Vous le descendez, les voitures arrivent, c’est dangereux!» tonne Lavigne. La descente de 300m est effectivement un calvaire pour certains. En fin d’après-midi, Olivier Flambert, un motard amateur, est embourbé jusqu’au cou. Derrière lui, les camions klaxonnent. «Ils n’ont aucune compassion putain! C’est fini, je me casse, j’en ai marre.»
«Prends le volant si tu sais mieux conduire que moi»
Pour lui, Lavigne n’hésite pas à mettre la main à la patte. Manches retroussées, le patron gravit la pente et tracte la moto du galérien. «Laisse ton casque, je te le prends. Tu veux un Red Bull? Allez, souffle un peu. Bon, il te reste une heure trente avant la nuit. Tu sors de ce merdier et c’est roulant jusqu’au bivouac.» Regonflé, l’amateur s’en sortira. Un peu plus loin, c’est le benjamin du Dakar, Lucas Bonetto (22 ans), qui s’avance vers Delta, au ralenti. «J’abandonne, mon quad ne fonctionne plus…» Filtre à air encrassé. Lavigne l’invite tout de suite à monter dans l’hélico. Il faut laisser la machine sur place. Déboussolé, l’Argentin tente une dernière fois de relancer son quad. Magie du Dakar, la bécane toussote. Puis repart.
Avant la nuit, Lavigne veut revenir au sommet du canyon infernal, où plusieurs camions créent un embouteillage. Cette fois, il tente de réguler la circulation. «Passez à droite! Bon sang.» Visiblement, un pilote italien n’est pas d’accord: «Ah, oui? Eh bien prends le volant si tu sais mieux conduire que moi», lui hurle Giulio Verzeletti, avant de passer sans encombre. Mais derrière, certains dormiront sur place. Le patron de la course, lui, doit déjà mettre le cap sur le bivouac d’Arequipa, où l’attend son équipe pour le débriefing de la journée. La chemise légèrement encrassée, cette fois.