«Ce sont les plus radicaux qui s'expriment sur l'Internet»

CHINE Interview de Jean-Louis Rocca, chercheur au Ceri, sur l'opinion publique chinoise...

Recueilli par Caroline Dijkhuis, à Shanghai

— 

La Chine, qui comptait 137 millions d'internautes à la fin 2006, pourrait détrôner dans les deux ans les Etats-Unis du premier rang mondial pour les usagers d'internet, a rapporté mercredi le China Daily, citant un responsable d'un organisme semi-officiel.

La Chine, qui comptait 137 millions d'internautes à la fin 2006, pourrait détrôner dans les deux ans les Etats-Unis du premier rang mondial pour les usagers d'internet, a rapporté mercredi le China Daily, citant un responsable d'un organisme semi-officiel. — Frederic J. Brown AFP/Archives

Censure, nationalisme, boycotts, Pékin… un parti unique et un peuple lobotomisé? C’est l’image que de nombreux Occidentaux peuvent avoir de la Chine et des Chinois. Pourtant, la situation est bien plus subtile. Décryptage avec le sinologue Jean-Louis Rocca, chercheur au Ceri de Sciences-Po et directeur des Ateliers franco-chinois de Pékin.

Que penser de l’appel au boycott des produits français, dont ceux de Carrefour, qui se propagent sur le web chinois?
Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg: ce sont les plus radicaux qui s’expriment sur l'Internet en Chine, et je ne crois pas que ça ait un impact à long terme. Dans l’histoire les boycotts ont toujours très mal marché. Ce qui serait plus grave, c’est que le gouvernement arrête d’acheter des produits français, comme les Airbus par exemple... En tous cas, ça ne reflète pas l’opinion publique moyenne en Chine.

On parle pourtant souvent de montée du nationalisme en Chine depuis quelques semaines…
Certes, les Chinois sont très patriotes, comme les Américains… ou les Français lors de la coupe du monde de football de 98. Le patriotisme est un élément fondamental de la vie politique dans tous les pays. Les Chinois sont très fiers de leur histoire ou de leurs 10% de croissance. Mais ceux qui sont prêts à égorger des étrangers, c’est une infime partie de la jeunesse chinoise.

Comment Pékin gère-t-il ce nationalisme? L’attise-t-il?
Le gouvernement chinois utilise le nationalisme quand ça l’arrange, ce n’est pas nouveau. Il le met en avant en ce moment, c’est plus un argument contre les attaques anti-chinoises qu’une vraie organisation de boycott. Il devrait faire attention à ce que cela ne pousse pas les gens à décaler leurs protestations, car souvent ces jeunes nationalistes ne sont pas du tout conservateurs sur d’autres sujets que le Tibet: ils sont pour la liberté d’expression ou d’entreprendre. Pour l’instant, l’idée retenue par la plupart, c’est que ce discours nationaliste renforce l’unité et garantit la stabilité, l’un des objectifs essentiels de Pékin.

N’est-ce pas l’opinion de tout le monde au sein du pouvoir?

Dans les médias, ce sont les membres du ministère des Affaires étrangères qui réagissent, ce sont les plus conservateurs. Mais au sein de l’appareil politique, on trouve plusieurs sensibilités. Un courant de chercheurs et journalistes prône depuis trois-quatre ans que la stabilité sera garantie seulement si les mécontents peuvent s’exprimer, même de façon encadrée. Des voix plus modérées appellent aux négociations avec le dalaï-lama. Et ces élites-là conseillent le président Hu Jintao ou le gouvernement : cela montre qu’il n’y a pas une unité absolue sur ces questions. Or aujourd’hui, avec la crise au Tibet et les manifestations, plus le discours radical anti-chinois venant de l’étranger, on ne donne pas de force à cette voix-là. La priorité est donnée aux responsables de la sécurité publique.

L’opinion chinoise a-t-elle compris les manifestations à Paris?

Le problème, c’est que la principale revendication était la liberté du Tibet. Ici, personne ne remet en cause la souveraineté de la Chine au Tibet, il ne peut pas y avoir de rupture sur ce sujet. Quant aux Droits de l’homme, c’est une notion trop floue, et ça apparaît comme quelque chose que les Occidentaux veulent imposer de force. Il aurait fallu manifester de façon plus intelligente, en mettant en avant la liberté de manifester, de la presse, le droit de la propriété, l’indépendance de la justice, l’abolition de la peine de mort… là, il y aurait eu une compréhension d’une masse de gens, il y aurait pu avoir une rupture entre Pékin et la population, et aussi à l’intérieur même du pouvoir.

Mots-clés :

Aucun mot-clé.